
Inscrite au Patrimoine culturel immatériel
La procession de la Sanch tous les Vendredi saint à Perpignan et dans diverses villes de la Catalogne du Nord, fait partie du grand événement annuel de la région. Inscrite depuis 2023 à l’Inventaire National du Patrimoine Culturel Immatériel de France, la cérémonie vaut le détour. Le départ a lieu à 15 heures de l’Église Saint Jacques où se trouve l’autel de la confrérie de la Sanch et y revient vers 17 heures, après quatre étapes dites reposoirs sur le parvis de la cathédrale Saint Jean, la place Jean Jaurès, devant l’église Saint Matthieu et l’église Notre-Dame de la Réal, permettant de poser les portants, les misteris. Ils relatent grandeur nature différentes scènes de la Passion, entre Madone affligée et Christ crucifié, soulevés par quatre à huit hommes ou femmes coiffées d’une mantille noire.
La procession a été créée par le moine dominicain prédicateur Vincent Ferrier (1350-1419) à Perpignan le 11 octobre 1416 et avait pour mission d’offrir une sépulture religieuse aux condamnés à mort qu’ils soient coupables ou non… Les pénitents de la confrérie sous des cagoules et vêtus de robes rouges pour les chefs, noires pour les membres, appelées la caperutxa, accompagnaient le condamné à l’échafaud habillés à l’identique afin de le protéger de la foule, jusqu’en 1846. Vincent Ferrier avait une fois assisté horrifié au lynchage d’un condamné et décidé de porter assistance aux prisonniers et aux condamnés à mort avant, pendant et après leur exécution et de leur donner une sépulture chrétienne en prières.

Autrefois, elle était célébrée le Jeudi saint avec les flagellants, le dos dénudé, jusqu’à ce que l’église condamne ces abus, exhibition d’une « foi insincère ». Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, la procession fut plusieurs fois interdite car jugée trop « espagnole », suspendue pendant la Révolution française puis, elle reprit en 1870. Disparue dans les années trente, en 1950 un groupe de personnes la remet au goût du jour, après avoir survécu près de soixante-dix ans intra-muros dans l’église Saint Jacques. Elle fut interdite à nouveau vingt ans plus tard.
Neuf cents pénitentes et pénitents y participent et pour la première fois en 2024, une femme a été nommée Regidora (du collège de cinq personnes qui sont les garants de la spiritualité dans la confrérie) qui ouvre la marche de la procession, à l’aide d’une cloche de fer et du bruit des tambours.

Dix mille personnes de toute confession
Dix mille personnes admirent le spectacle dans les rues ou à leurs fenêtres et balcons, de toute confession, catholiques, protestants, musulmans, juifs et non croyants. Bien que la spiritualité soit importante pour moi, je suis assez fâchée avec la religion : trop de morts et de massacres au nom de Dieu depuis la nuit des temps – et cela continue. Il suffit de se rappeler les persécutions juives puis chrétiennes dans l’Antiquité, les croisades en Orient au Moyen Âge, la croisade contre les Cathares au début du XIIIe siècle, l’Inquisition pendant la réforme protestante, la Saint Barthélémy, les minorités religieuses massacrées un peu partout dans le monde aujourd’hui, les fausses guerres de religion pour s’accaparer des terres.
Une voix résonne tout le long de la procession de hauts parleurs dans le centre-ville qui narre l’histoire de la Sanch et sa signification spirituelle mais, sans concession sur l’église de l’époque, le schisme occidental, les querelles entre papes et anti-papes.

Rien à voir avec le KKK

Le rituel est passablement kitsch, baroque, des pénitents marchant pieds nus. Je le vois aussi comme du théâtre de rue et j’adore… La tenue des pénitents avec leur cagoule n’est pas à confondre avec celle du Ku Klux Klan, cette organisation de suprémacistes blancs qui lynchaient, violaient, assassinaient, brûlaient vifs des noirs dans le Sud américain ségrégationniste. Sous leur tenue de fantôme se cachaient les notables des villes, juges, policiers, politiques et autres. J’invite à voir ou revoir le film, un classique du cinéma, Mississippi Burning (1988) d’Alan Parker avec Gene Hackman décédé l’année dernière, qui décrit l’embrasement de violence raciste dû au KKK dans les anciens états esclavagistes américains.
Si le rituel de la Sanch a une leçon à nous apprendre, c’est que quelle que soit la culpabilité d’une personne, elle reste un être humain digne de respect. Il ne s’agit pas de l’absoudre de ses actes délictuels, mais à l’heure des réseaux sociaux qui littéralement lynchent sur la place publique toute personne qu’elle soit coupable ou non, cela prête à réflexion. La mort symbolique d’un individu est tout aussi grave que sa mort réelle et ne lui laisse aucune chance d’être réhabilité socialement, même une fois innocenté. C’est ce que signifie cette phrase assassine que j’ai pu lire une fois : « Innocent oui, mais… ». Quand bien même une personne est déclarée coupable par la justice, je refuse cette mise en charpie médiatique.

Un rappel des valeurs chrétiennes

Les messages de l’archevêque de Perpignan avant que la procession ne démarre et par la suite, vont dans ce sens. Il a rappelé les valeurs spirituelles chrétiennes de compassion, pardon, fraternité et paix. Il a eu une pensée pour les chrétiens du Liban qui subissent des persécutions en ce moment.
La ville se met en scène en rassemblant massivement ses habitants, quelle que soit leur confession, croyants et non croyants, dans une communion, un rituel qui fédère, met à l’honneur une tradition catalane vieille de plusieurs siècles. Y voir l’expression de l’extrême-droite serait une erreur, la population perpignanaise ne l’est pas plus que le reste des autres villes de France, même si son maire RN qui est sous le coup d’une condamnation pénale, a été réélu. Un Catalan que j’avais rencontré en 2022 lors d’une manifestation anti passe sanitaire, m’avait expliqué que du fait de l’abstention très importante, Louis Aliot avait été élu avec moins de 25 % des voix. La plupart des Perpignanais ne se déplace pas pour une élection à laquelle ils ne croient plus depuis longtemps.
Un melting-pot de peuples
La population de la ville est un camaïeu de peuples d’origines diverses, les gitans qui sont sédentarisés depuis des siècles dans le quartier pauvre de Cassanyes où se trouve l’église Saint-Jacques, vivent avec les Nord-africains avec qui les unions mixtes sont nombreuses ; les descendants des réfugiés espagnols qui ont fui le franquisme pendant La Retirada (l’extrême-droite, ils connaissent…) ; la deuxième génération de rapatriés d’Afrique du Nord, les plus susceptibles de voter RN et encore… ; les Catalans dits de souche, riches comme pauvres ; les régionalistes et (ou) indépendantistes comme en Corse (avec la violence en moins) qui font de la défense de la langue catalane leur combat depuis des décennies, d’autres encore. La cité est un melting-pot de peuples émigrés d’un peu partout qui cohabitent en bonne entente, même si les problèmes ne sont pas inexistants. Contrairement à Barcelone où le catalan, langue officielle depuis l’Exposition universelle de 18881 est parlé dans les rues en opposition au castillan, en Catalogne du Nord le français est la langue d’usage, même si les panneaux indicateurs sont bilingues français-catalan. Perpignan a été la capitale du Royaume de Majorque (Baléares et Roussillon) de 1279 à 1715 fondé par le roi Jacques 1er au cours de la Reconquista, dont il reste quelques monuments dans le centre-ville.
Le département des Pyrénées Orientales est le 4e plus pauvre de France métropolitaine (taux 12 %) après la Seine-Saint-Denis, la Haute-Corse, l’Aude. La moitié de la population au bas mot, vit de l’aide sociale. Le trafic de drogue y règne dans les quartiers Nord du Haut et Bas Vernet mais comme partout ailleurs en France dans les quartiers en périphérie des centre-villes, où rien n’est fait pour améliorer la situation. Depuis l’élection de Aliot, les subventions d’associations qui font du social mais ne sont pas dans la « ligne » de la mairie, ont été supprimées. La propreté de la ville ne s’est pas améliorée et les chiffres de la délinquance (vols dans les véhicules, cambriolages, dégradations volontaires, violences sexuelles, autres coups et blessures volontaires, trafic de stupéfiants) se sont aggravés, en hausse de 10,1 % en un an (www.ville-data.com/delinquance/Perpignan). On croise juste dans les rues un peu plus de policiers à bicyclette… et armés. Le quartier gitan Cassanyes dont l’état se dégrade au point qu’un immeuble abandonné s’est écroulé récemment, fait l’objet de convoitise des promoteurs immobiliers. Sa gentifrication, qui vise à expulser du centre-ville cette population pauvre, est soutenue par les équipes municipales passées et présentes, qui ne font rien pour restaurer le lieu laissé à l’abandon. Les habitants qui se sont regroupés en collectif de défense, résistent bien pour l’instant : jusqu’à quand ?
Bonnes fêtes de Pâques à tous !
1 : Élisabeth Campagna-Paluch, « Langue-Mère, Langue Grand-Mère, Langue Source de création ? », dans Hypothèses d’une langue-mère, sld de Nadia Setti, professeure d’université (Paris VIII), Paris, L’Harmattan, 2022.
© Bettina Flores, 6 avril 2026.


