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Le ZEvent dévoyé par le cynisme numérique

Par Mhmd Co-Rédacteur de la Tribune Populaire 10 septembre 2026 11 min de lecture
McPao et Yomi Denzel, Zevent

De la bulle algorithmique au dérapage collectif

La semaine passée, nous décortiquions l’émergence des influenceurs façonnés par les algorithmes, prenant l’exemple d’une figure sans talent supérieur à la moyenne (qu’il soit intellectuel, humoristique ou esthétique) propulsée au sommet par une simple loterie numérique. Ce succès de masse s’appuie avant tout sur des relations parasociales exacerbées, entretenues au sein d’écosystèmes comme Instagram ou YouTube qui favorisent l’approbation inconditionnelle. À l’opposé, la plateforme X privilégie la friction et la critique frontale, souvent justifiée, parfois disproportionnée. Plutôt que d’affronter ces remises en question, la majorité des créateurs choisit d’ignorer ou de railler ce réseau pour se réfugier dans l’adulation de leur propre audience, s’enfermant dans une bulle hermétique propice aux dérives les plus lunaires.

La dernière édition du ZEvent a constitué une illustration frappante de cette déconnexion. Tout au long du week-end, une succession de scènes embarrassantes a impliqué des créateurs de premier plan tels qu’Anyme, Mastu, Byilhan ou Nico. Cette édition a surtout été marquée par l’invitation et la mise en avant de deux figures controversées : Yomi Denzel et l’héritier MC Pao.

L’irruption des nouveaux nantis

Propulsé sous les projecteurs par Mastu, Byilhan et Anyme, MC Pao est un héritier milliardaire issu d’un groupe privé de cliniques italiennes (GSD), structure dont il a quitté la gouvernance en mai 2026 tout en restant actionnaire familial. Il se consacre désormais à de nouvelles activités, entre une tentative de carrière dans le rap et des apparitions sur les plateaux de télévision (BFM TV, LCI ou W9) où il défend un libéralisme sans complexe, affirmant que les citoyens devraient être reconnaissants envers les milliardaires.

Sur les plateaux, son discours affiche une provocation totale : il déclare consommer sans réserve 20 millions d’euros de dividendes par an sans jamais épargner, estimant par exemple qu’une facture de 200 000 euros dans un grand restaurant parisien relève du civisme puisqu’elle injecte 40 000 euros de TVA, soit l’équivalent de « 80 RSA en une soirée ». Dans le même souffle, il se vante d’échapper à l’impôt sur le revenu français grâce à sa nationalité italienne et sa domiciliation à Monaco, ne justifiant sa contribution que par sa consommation marchande. Affirmant face caméra que « sans les milliardaires, vous n’auriez pas tous les services essentiels à votre confort », il cite en guise d’exemples Apple ou Uber, prouvant son absence complète de discernement sur les besoins fondamentaux. Sur W9, après avoir évalué sa fortune entre 900 millions et 1,2 milliard d’euros, il mentionne vivre avec une vingtaine de femmes, avoir distribué 400 000 euros à sa communauté sous forme de dons et de cadeaux, et ironise sur le fait que son jardinier roule en Range Rover pendant que des diplômés de bac+5 en école de commerce se retrouvent sans emploi. C’est cet individu qu’Anyme a tenu à inviter lors d’un marathon caritatif, afin d’encaisser un don de 60 000 euros.

Le profil de Yomi Denzel répond à une logique similaire. Ce millionnaire suisse résidant aux Émirats arabes unis a bâti son capital sur la vente de formations au commerce électronique et au dropshipping. Sa communication s’appuie sur un marketing vendeur de rêve et des promesses manifestement disproportionnées : affichage d’un chiffre d’affaires d’un million d’euros en 24 heures, valorisation d’un train de vie luxueux et narration soigneusement huilée de l’étudiant fauché devenu millionnaire en un an. De nombreuses enquêtes journalistiques et témoignages de clients dénoncent un modèle contestable qui minimise le travail réel, les coûts annexes et les taux d’échec massifs du dropshipping, où l’écrasante majorité des débutants ne gagne rien ou perd de l’argent. Les retours d’acheteurs et les collectifs d’aide aux victimes pointent des contenus préenregistrés trop généralistes ou obsolètes, dépourvus d’un réel accompagnement personnalisé, assortis de coûts cachés (abonnements complémentaires, outils payants, coachings facturés à la suite). Un article du quotidien Le Temps rapportait notamment le cas d’un client ayant déboursé 700 puis 2 300 euros pour des modules décevants, contraint de prouver son achat pour empêcher la suppression de son avis négatif sur Trustpilot, avant de se voir proposer un remboursement conditionné au retrait de sa plainte. Si aucune condamnation pénale pour escroquerie n’est documentée, les critiques sérieuses convergent : son modèle exploite le besoin de réussite rapide via un imaginaire trompeur, menant de nombreux acheteurs à de lourdes déconvenues financières.

L’indécence érigée en spectacle caritatif

L’intervention de Yomi Denzel au ZEvent a rapidement basculé dans l’autopromotion décomplexée. Le formateur s’est filmé en train de distribuer ses dons afin d’en tirer un best-of valorisant sa propre générosité. Devant les caméras, plusieurs créateurs ont été incités à se prêter à des jeux en échange de versements : un pile ou face pour obtenir 1 500 euros, ou l’injonction faite à Byilhan de hurler son nom le plus fort possible pour débloquer 2 000 euros.

En direct avec Anyme, la surenchère financière s’est poursuivie sans retenue : Denzel évoquait ouvertement son chiffre d’affaires annuel de plusieurs millions d’euros, tandis qu’Anyme déclarait deux millions d’euros générés en 2025 en affirmant que sa « seule peur » demeurait l’État. Dans sa vidéo bilan, Yomi Denzel détaillait sans retenue 500 000 euros de dépenses réparties sur sept jours entre Saint-Tropez, Abu Dhabi et le ZEvent, n’hésitant pas à exhiber des montres d’une valeur de 120 000 euros (Audemars Piguet) et 500 000 euros (Richard Mille). Une parade d’arrogance partagée avec MC Pao, aux antipodes de la retenue et de la décence qu’exige un événement de solidarité.

Dérapages en direct et perte de repères

Cette atmosphère d’impunité a multiplié les dérapages verbaux et comportementaux. Interrogé par une journaliste de France 3 sur le montant de sa cagnotte, Anyme s’en est pris au service public quelques instants après son échange avec Yomi Denzel, s’emportant avec violence : « Le service public, allez vous faire [censuré]. J’ai jamais touché une bourse de ma vie, mes darons ils gagnaient que dalle (…), allez vous faire [censuré]. (…) Ça vient prendre le buzz des streamers d’internet, ça nous [chie] dessus toute l’année, et là ça vient gratter. » Pour justifier son hostilité, le streamer a invoqué un refus de don de l’Élysée après avoir démarché le standard présidentiel, tout en déplorant des relances pour des amendes pour excès de vitesse sur autoroute.

Dans un autre registre, Mastu a cru bon d’afficher publiquement un refus privé de MrBeast : « J’ai tenté de convaincre MrBeast de faire un don, mais il m’a dit qu’il ne donnerait rien cette année. » Jeter ainsi en pâture un créateur étranger qui a le droit légitime de refuser de participer relève d’une totale indélicatesse et flirte avec l’incitation au harcèlement de meute.

De son côté, Nico s’est illustré en faisant venir une créatrice OnlyFans pour mimer un rendez-vous romantique au volant d’une Lamborghini, devant un public composé pour partie de mineurs. Le contexte de cette séquence est encore plus révélateur : confronté par Yomi Denzel au choix de recevoir 4 000 euros sur sa cagnotte personnelle (lui permettant d’atteindre son objectif de dons pour faire venir l’escort) ou de verser 8 000 euros sur la cagnotte d’un autre streamer, Nico a froidement privilégié ses 4 000 euros, trahissant la primauté du buzz individuel sur l’intérêt associatif.

L’économie occulte des abonnements payants

Pour comprendre ces comportements, il faut analyser le modèle économique de Twitch durant ces marathons. Si les dons directs sont intégralement reversés aux structures caritatives, les abonnements payants (les « subs » à 5 euros par mois) bénéficient directement aux streamers, qui en perçoivent environ 70 % (soit 3,50 euros par abonné).

Or, le ZEvent constitue une vitrine d’acquisition spectaculaire. Les relevés effectués lors de la clôture de l’édition le lundi à 1 h 10 révèlent une explosion des souscriptions mensuelles :

  • Anyme : environ 2 360 nouveaux abonnés (soit 8 260 euros mensuels de chiffre d’affaires récurrent)
  • Mastu : environ 1 800 nouveaux abonnés (soit 6 300 euros mensuels de chiffre d’affaires récurrent)
  • Nico : environ 350 nouveaux abonnés (soit 1 225 euros mensuels de chiffre d’affaires récurrent)

Sous couvert d’altruisme désintéressé, l’événement engendre une manne financière privée considérable pour les créateurs, expliquant la course effrénée au buzz et aux polémiques rentables.

La philanthropie spectacle comme blanchiment moral

L’action caritative agit ici comme un redoutable mécanisme de blanchiment d’image. Grâce à l’attachement affectif entretenu par les influenceurs, des profils lourdement contestés s’offrent une caution morale auprès d’une audience jeune : Yomi Denzel se mue en mécène méritant partageant sa réussite, tandis que MC Pao s’achète une stature de milliardaire généreux. Pourtant, sur le terrain hospitalier dont provient sa fortune, la littérature scientifique (notamment une étude de référence parue dans le BMJ en 2023) rappelle que l’emprise des grands groupes privés et la financiarisation de la santé se traduisent par une hausse des coûts pour les usagers pouvant atteindre 32 %, sans gain mesurable sur la qualité des soins.

Dans Winners Take All: The Elite Charade of Changing the World, Anand Giridharadas a parfaitement théorisé ce piège : les élites s’approprient la transformation sociale à travers des démarches philanthropiques flatteuses qui préservent scrupuleusement l’ordre économique qui les a enrichies. Ce modèle encourage les puissants à donner davantage en surface, sans jamais exiger d’eux qu’ils prélèvent moins à la racine ou qu’ils renoncent à leurs privilèges structurels, détournant ainsi l’attention des solutions fiscales et démocratiques.

Cette démonstration rejoint les travaux de Vincent Edin dans Quand la charité se fout de l’hôpital. L’auteur y établit une scission nette entre la charité (décision individuelle, ponctuelle, défiscalisée et productrice de rentabilité médiatique) et la solidarité (universelle, pérenne et garantie par l’impôt). La philanthropie contemporaine ne complète pas la solidarité publique : elle s’y substitue pernicieusement, permettant de reverser une fraction marginale de richesses accumulées grâce à l’optimisation, tout en achetant une respectabilité sociale. Le véritable philanthrope demeure celui qui paie l’intégralité de ses impôts. Si les dons des citoyens ordinaires sont sincères, les discours sur les bienfaiteurs privés masquent un profond déséquilibre structurel.

Pour illustrer cela, le groupe LVMH verse 5 millions d’euros à l’Institut Pasteur et 200 millions d’euros pour la reconstruction de Notre-Dame, tandis que le rachat de Tiffany lui a permis d’économiser environ 500 millions d’euros grâce à des montages fiscaux, et que la Fondation Louis Vuitton a bénéficié de 530 millions d’euros d’avantages fiscaux selon la Cour des comptes. De son côté, Sanofi redistribue 4 milliards d’euros à ses actionnaires en pleine pandémie tout en articulant sa communication sur 100 millions d’euros d’« efforts de solidarité ». Aux États-Unis, ce sont 428 milliards de dollars de dons annuels qui échappent ainsi à l’impôt.

Une responsabilité éludée

Le ZEvent demeure certes un levier financier utile pour les associations bénéficiaires, même si l’opacité persiste quant à l’affectation précise et aux résultats concrets des sommes récoltées, les bilans de suivi post-événement demeurant rarissimes sur la durée.

L’enjeu central réside dans la manipulation des liens parasociaux : une jeunesse captive voit sa confiance instrumentalisée au profit d’acteurs aux méthodes contestables comme Yomi Denzel ou MC Pao. Face à l’indignation soulevée sur X, Anyme s’est fendu d’excuses publiques en affirmant avoir pioché ces invités au hasard sur une liste d’attente, un argument peu convaincant face à la familiarité et aux marques de complicité affichées à l’antenne. Nico, quant à lui, n’a exprimé aucun remords d’avoir exposé un jeune public à la promotion de services OnlyFans. Ces dérives démontrent que, derrière le masque de la générosité collective, la logique algorithmique et le cynisme de l’attention ont fini par subvertir la notion même de solidarité.

Mhmd Co-Rédacteur de la Tribune Populaire
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