
Le 7 janvier 2026, sur son réseau Truth Social, Donald Trump a lâché un chiffre comme on lance une bombe : 1 500 milliards de dollars pour la défense. Un montant si colossal qu’il faut le regarder en face, le poser sur la table, et le confronter à une réalité plus humble : celle de l’Américain ordinaire. Celui qui, ce soir, hésite encore à appeler une ambulance. Parce qu’il sait que le trajet jusqu’aux urgences lui sera facturé 3 000 dollars. Pendant que le Pentagone et le complexe militaro-industriel se frottent les mains, nous avons voulu comprendre ce que ce budget « économie de guerre » change vraiment, non pas pour les généraux, mais pour les gens du bas peuple américain.
Pour tenter de chiffrer l’inquantifiable, nous avons mené une analyse statistique prospective dont les calculs détaillés sont disponibles dans cet article dédié. Objectif : mesurer, année après année, les conséquences concrètes de cette bascule budgétaire sur la santé, le porte-monnaie et l’espérance de vie des Américains. Voici ce que les chiffres racontent. Et ce n’est pas joli.
I. Mille cinq cents milliards : l’ivresse des sommets
Commençons par les chiffres, puisqu’il le faut.
L’an dernier, le budget militaire américain s’élevait à 901 milliards de dollars. C’était déjà, et de très loin, le plus important de la planète : supérieur aux budgets de défense de la Chine, de la Russie, de l’Inde, du Royaume-Uni, de la France et de l’Allemagne réunis ! Trump propose de l’augmenter de 66 % d’un seul coup. Six cent milliards de plus. En une année.
Pour un lecteur français, voici ce que cela représente : le budget total de l’État français toutes dépenses confondues (écoles, hôpitaux, retraites, armée, justice, routes) tourne autour de 500 milliards d’euros. L’augmentation seule du budget militaire américain dépasse donc l’intégralité de ce que la France dépense pour faire fonctionner un pays de 68 millions d’habitants.
Les analystes militaires les plus sérieux, ceux de War on the Rocks ou du Quincy Institute, cherchent un précédent historique et n’en trouvent qu’un : la guerre de Corée, en 1950. Sauf qu’en 1950, les États-Unis étaient effectivement en guerre totale, avec des centaines de milliers de soldats au front. Aujourd’hui, malgré les frappes en Iran, malgré les menaces vers Cuba, malgré les tensions avec la Chine, aucune guerre de cette envergure n’est officiellement déclarée.
Alors pourquoi ?
La réponse officielle tient en quelques mots-clés que la Maison Blanche distribue comme des cartes à jouer : le « Golden Dome » (un bouclier antimissile continental à 185 milliards), de nouveaux navires de guerre, des F-35 supplémentaires, 30 000 soldats de plus. La réponse officieuse, tout le monde la connaît à Washington sans oser la formuler clairement : il s’agit de préparer l’Amérique à un XXIᵉ siècle qu’elle envisage sous l’angle exclusif de la confrontation. Avec l’Iran aujourd’hui. Avec Cuba demain. Avec quiconque refusera l’ordre américain après-demain.
Le problème est que cet argent ne tombe pas du ciel. Il vient de quelque part. Et ce « quelque part » a un visage : celui des malades, des chercheurs, des mères célibataires inscrites à Medicaid, des enfants non vaccinés du Texas et du Tennessee.

II. Ce que le Pentagone gagne, les hôpitaux le perdent
Un budget, on l’oublie trop souvent en France où l’État semble parfois disposer d’une corne d’abondance fiscale, est un jeu à somme presque nulle. Quand on injecte 600 milliards supplémentaires dans les missiles et les porte-avions, il faut les trouver quelque part. Trump affirme que les droits de douane paieront la facture. C’est une fable. Les droits de douane sont payés par les consommateurs américains eux-mêmes, sous forme de prix plus élevés sur tout ce qu’ils achètent, de l’iPhone au paquet de café. Mais passons sur cette mystification arithmétique. Le vrai sujet est ailleurs : dans ce qui est sacrifié.
Les National Institutes of Health (NIH), d’abord. Pour un Français, le NIH est l’équivalent de l’Inserm, du CNRS médical et de toutes nos agences de recherche en santé combinées (en beaucoup plus grand). C’est le premier financeur de recherche biomédicale au monde. C’est de ses laboratoires et de ses subventions que sont sortis, au cours des trente dernières années, 99 % des molécules approuvées par l’agence du médicament américaine. Les traitements contre le cancer, les thérapies géniques, les vaccins à ARN messager qui ont mis fin à la pandémie de Covid-19 : tout cela porte l’empreinte du NIH.
Trump propose de lui couper 20 % de son budget. Dans le pire des cas (et avec cette administration, le pire des cas est devenu le scénario de référence), la coupe pourrait atteindre 40 %.
Que signifient ces pourcentages ? Selon nos calculs, une réduction d’un tiers du financement NIH entraîne, sur vingt-cinq ans, la disparition de 15 % des brevets de nouveaux médicaments. Cela représente une perte d’espérance de vie d’environ 0,24 année par personne. Un quart d’année de vie, volé à chaque Américain silencieusement, statistiquement, irrévocablement. Non pas parce qu’un traitement existant serait retiré, mais parce que celui qui aurait pu être inventé ne le sera jamais.
Un quart d’année, cela paraît dérisoire ? Multipliez-le par 340 millions d’Américains. Vous obtenez 85 millions d’années de vie humaine. Perdues. Évaporées dans les limbes de la recherche qu’on n’a pas faite.
Medicaid, ensuite. C’est le filet de sécurité sanitaire des plus pauvres, l’équivalent très imparfait de notre CMU, étendu à 76 millions de personnes. La loi dite « One Big Beautiful Bill Act » (le nom de cette loi laisse deviner comment l’administration Trump perçoit sont electorat…), votée en 2025 avec le soutien enthousiaste de la Maison Blanche, prévoit d’en retrancher entre 665 et 1 000 milliards de dollars sur dix ans. Le mécanisme est d’une cruauté bureaucratique raffinée : on impose aux bénéficiaires de prouver qu’ils travaillent suffisamment d’heures pour « mériter » leur couverture santé. Ceux qui ne remplissent pas les formulaires à temps (les malades chroniques, les personnes âgées confuses, les mères isolées débordées) sont radiés.
Le Congressional Budget Office, organisme non partisan du Congrès, estime que 10 millions d’Américains supplémentaires se retrouveront sans aucune assurance santé d’ici 2034. Nos calculs, affichent des résultats plus sombres : jusqu’à 16 millions. Dans notre pire scénario croisé (coupes intégrales et guerre prolongée en Iran alimentant l’inflation), ce sont jusqu’à 48 millions d’Américains qui pourraient se retrouver sans couverture. Quarante-huit millions. La population de l’Espagne, là encore. Livrée aux urgences comme seul recours, à la dette médicale comme seul horizon.

Il faut distinguer ici deux types de violence, parce qu’elles n’opèrent pas sur le même horizon et ne laissent pas les mêmes traces. La première est immédiate : dès 2027, avec l’entrée en vigueur des work requirements Medicaid, des millions d’Américains perdront leur couverture. Les décès évitables commenceront à s’accumuler, comptabilisés nulle part, attribués à la maladie plutôt qu’à la politique. C’est la blessure ouverte. La seconde violence est lente, presque invisible : les coupes au NIH ne tueront personne en 2027. Elles tueront en 2042, lorsque le traitement qui aurait pu être découvert ne l’aura pas été. Elles tueront en 2055, lorsque le chercheur dont le laboratoire a fermé en 2028 n’aura pas formé l’étudiant qui aurait trouvé le remède. C’est le poison à retardement et c’est précisément parce qu’il est indétectable à court terme qu’il est politiquement si commode à administrer.
III. Mourir faute de soins : anatomie d’un massacre silencieux
Il faut s’arrêter ici et expliquer ce que signifie, concrètement, être non assuré aux États-Unis. Car vu de France, où la carte Vitale ouvre les portes de n’importe quel hôpital, la chose est difficilement concevable.
Un Américain sans assurance ne consulte pas de médecin généraliste : il n’en a pas les moyens. Une consultation coûte entre 150 et 300 dollars. Une prise de sang, 200 dollars. Un scanner, 1 000 dollars. Il ne fait pas ses dépistages. Il ne traite pas son hypertension, son diabète naissant, sa tumeur encore opérable. Il attend. Il attend que la douleur devienne insupportable, que l’essoufflement l’empêche de travailler, que le sang apparaisse là où il ne devrait pas. Alors il se rend aux urgences (le seul endroit légalement tenu de le soigner) et on découvre un cancer de stade IV, une insuffisance cardiaque avancée, un diabète qui a déjà détruit ses reins. Il meurt, ou il survit avec une facture de 200 000 dollars qui le suivra jusqu’à la tombe.
Aujourd’hui, 75 % des Américains sans assurance déclarent avoir renoncé à des soins. Mais le chiffre qui devrait véritablement alerter est celui-ci : 44 % de l’ensemble des adultes américains (assurés compris) déclarent déjà avoir du mal à payer leurs frais de santé. Ce n’est pas un problème de pauvres. C’est un problème de majorité en formation. Nos projections indiquent qu’en 2030, dans le scénario pessimiste, cette proportion atteindra 58 %, soit plus d’un Américain sur deux en détresse financière sanitaire.
Nous avons calculé le bilan humain de cette politique : Entre 44 000 et 70 000 décès évitables supplémentaires entre 2027 et 2034, dans le scénario pessimiste « de paix ». Si la guerre en Iran s’éternise et que le budget de défense dévore tout, ce chiffre monte à 100 000 morts et plus.
Cent mille morts. C’est davantage que les pertes américaines au Vietnam. Mais ces morts-là ne porteront pas d’uniforme, ne figureront sur aucun mémorial, et ne seront pleurés par aucun président. Ce seront des diabétiques qui n’auront pas eu leur insuline, des femmes dont le cancer du sein aura été détecté trop tard, des enfants asthmatiques dont les parents n’avaient plus les moyens d’acheter un inhalateur à 400 dollars.
Mais la mort n’est pas le seul verdict. Derrière les chiffres de mortalité se cache une cohorte autrement plus large : celle des malades qui survivent, mais dans une dégradation silencieuse et continue. Pour les seules pertes de couverture Medicaid dans notre scénario pessimiste, l’analyse projette chaque année plus de 113 000 cas supplémentaires de diabète non contrôlé et plus de 135 000 cas d’hypertension non contrôlée. Ce sont des gens qui ont une adresse, un emploi, parfois une assurance partielle, mais qui ne peuvent plus se permettre l’insuline, l’antihypertenseur, la consultation de suivi. Ils ne mourront pas cette année. Ils mourront dans dix ans, d’une insuffisance rénale ou d’un AVC, et leur dossier médical dira « complication chronique », jamais « victime d’un budget de défense à 1 500 milliards ». C’est précisément ce qui rend ce massacre si efficace : il ne laisse aucune trace administrative de sa cause.
IV. Les sentinelles qu’on désarme : le cas des CDC
Il est un aspect de ces coupes qui devrait glacer le sang de tout épidémiologiste et, par extension, de tout être humain ayant vécu la pandémie de 2020.
Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC), l’équivalent américain de Santé Publique France, sont menacés d’une réduction de 44 % de leur budget. Concrètement, cela signifie moins de surveillance des maladies infectieuses, moins de programmes de vaccination, moins de capacité à détecter et contenir une épidémie émergente.
Les effets sont déjà visibles. En 2025, les États-Unis ont enregistré plus de 1 900 cas de rougeole (un record depuis l’an 2000) et trois décès. La rougeole, cette maladie que l’on croyait éliminée. En scénario de coupes intégrales, les projections tablent sur 3 000 à 8 000 cas annuels dès 2028, et la perte quasi certaine du statut d’« élimination » de la rougeole, que les États-Unis détenaient depuis un quart de siècle.
Cette administration a été portée au pouvoir en partie sur un slogan de santé publique : « Make America Healthy Again » ou MAHA. Robert F. Kennedy Jr., nommé à la tête du département de la Santé, en avait fait sa croisade personnelle, dénonçant les pesticides, la malbouffe industrielle, les conflits d’intérêts pharmaceutiques. Sur le papier, le diagnostic n’était pas forcément faux : oui, l’industrie agroalimentaire américaine empoisonne à petit feu ses consommateurs ; oui, les laboratoires pharmaceutiques ont trop longtemps dicté leurs conditions aux agences de régulation ; oui, la santé publique américaine souffre de maux structurels que personne, démocrate ou républicain, n’a eu le courage de traiter en profondeur. Le combat, dans son principe, partait d’une intuition légitime et c’est précisément ce qui l’a rendu si populaire.
Mais entre le diagnostic et le remède, il y a un gouffre et cette administration s’y est jetée tête la première. Car démanteler les institutions de santé publique pour les « purifier » revient à incendier l’hôpital pour en chasser les cafards. Le mal que l’on prétendait soigner est désormais aggravé, et non soulagé, par le traitement administré. On n’a pas réformé le système : on l’a saigné à blanc.
La couverture vaccinale des enfants s’effondre. La rougeole, maladie du XIXᵉ siècle, tue à nouveau sur le sol américain. Les budgets de recherche médicale sont éviscérés. Les plus pauvres perdent leur assurance santé par millions. Et les 600 milliards qui auraient pu financer cette Amérique « en bonne santé » partent acheter des missiles de croisière et des frégates.
Make America Healthy Again ? Les chiffres disent exactement le contraire. Ils disent Make America Sicker, Poorer, and More Vulnerable. Mais cela, il est vrai, tiendrait moins bien sur une casquette rouge.
Mais le vrai danger ici n’est pas la rougeole. Le vrai danger est celui qu’on ne voit pas venir. Réduire de moitié la capacité de surveillance épidémique des CDC, c’est éteindre les radars d’un pays de 340 millions d’habitants au moment précis où les pandémies deviennent plus fréquentes, plus rapides, plus imprévisibles. Si un nouveau pathogène comme un cousin du SARS-CoV-2, un virus grippal recombiné ou une bactérie ultrarésistante émerge en 2028 ou 2029, l’Amérique le détectera plus tard, réagira plus lentement, et en paiera le prix en vies.

V. L’ombre de Téhéran
Tout ce qui précède suppose un scénario relativement clément : un cessez-le-feu en Iran d’ici fin avril 2026, un retrait américain rapide, un retour à une forme de normalité. C’est le scénario que la Maison Blanche vend au public. Nous avons choisi de ne pas nous y fier.
Pourquoi ? Parce que les faits, déjà, le contredisent. Les fuites du Pentagone font état d’un supplément de guerre de 200 milliards de dollars pour la seule année 2026-2027. Le pétrole dépasse les 100 dollars le baril, alimentant une inflation qui frappe les ménages américains au portefeuille et rend les primes d’assurance santé encore plus inabordables. À ce sujet, un chiffre suffit à mesurer l’engrenage : d’après les données de la Kaiser Family Foundation sur l’élasticité prix-couverture, chaque point de hausse supplémentaire des primes d’assurance pousse environ 200 000 personnes hors de toute couverture. L’inflation fait donc le travail que les coupes budgétaires n’achèvent pas : elle dépouille les Américains de leur filet de sécurité sanitaire, non par décret, mais par asphyxie économique.
Et si l’escalade s’emballe ? Si Washington décide d’une campagne terrestre sur un pays deux fois et demie plus grand que le Texas, peuplé de 88 millions d’habitants farouchement nationalistes ? La Maison Blanche, notons-le, refuse explicitement d’exclure le rétablissement de la conscription.
Notre méthode : pourquoi nous avons choisi le précédent vietnamien
Nous aurions pu, comme beaucoup de journaux mainstream, nous arrêter à la spéculation prudente, au conditionnel journalistique. Nous avons fait un autre choix : celui de modéliser le pire.
Notre raisonnement est le suivant. Donald Trump a largement démontré, depuis dix ans, sa capacité à franchir les lignes que tout le monde jugeait infranchissables. Retrait de l’OTAN, guerre commerciale totale, frappes sur l’Iran : chacune de ces décisions était jugée « improbable » six mois avant d’advenir. Nous considérons donc que fonder une analyse sérieuse sur la parole de cette administration relève non pas du journalisme, mais de la naïveté. Quand un président refuse de dire « non » à la conscription, nous estimons qu’il faut calculer ce que « oui » signifierait.
Nous avons donc calibré notre scénario extrême sur le seul précédent historique comparable dont nous disposons : la guerre du Vietnam (1964-1975). Non pas parce que nous prédisons une répétition exacte de ce conflit, mais parce que le Vietnam reste le seul cas où les États-Unis ont mené une campagne terrestre prolongée contre un adversaire nationaliste, sur un terrain hostile, avec recours à la conscription. L’Iran, par sa géographie, sa population, et le nationalisme de sa société, présente des similarités structurelles suffisantes pour que cette comparaison serve de borne haute.
Voici ce que ce calibrage donne, paramètre par paramètre :
| Vietnam (1964-1975) | Projection Iran (scénario extrême) | |
|---|---|---|
| Durée | 11 ans | 3 à 5 ans |
| Appelés | 2,2 millions | 500 000 à 1,5 million |
| Morts au combat | 58 220 | 5 000 à 25 000 |
| Blessés | 153 000 | 15 000 à 60 000 |
| PTSD post-déploiement | ~30 % des vétérans | 20 à 30 % des déployés |
| Coût total (en dollars 2026) | ~1 000 milliards | 1 500 à 3 000 milliards |
Précisons : nous avons volontairement retenu une durée plus courte que le Vietnam (3 à 5 ans contre 11), en supposant qu’une occupation terrestre de l’Iran serait politiquement insoutenable au-delà. Mais nous avons révisé le coût à la hausse, car la guerre moderne est infiniment plus chère en technologie, en logistique, en soins aux blessés qui survivent désormais à des blessures autrefois mortelles.
L’engrenage budgétaire : quand la guerre dévore la paix
Ce scénario aurait, sur le système de santé américain, un effet dévastateur, et ce, par un mécanisme que les économistes appellent l’éviction budgétaire. Le principe est d’une simplicité brutale : chaque dollar supplémentaire englouti dans la guerre est un dollar qui ne financera ni la recherche médicale, ni la couverture santé, ni la surveillance épidémique. Non pas parce qu’on ne veut pas le dépenser autrement, mais parce qu’il n’existe plus.
Ce n’est pas de la théorie. Le précédent irakien en apporte la démonstration comptable : entre 2001 et 2020, les dépenses de soins aux vétérans (Veterans Affairs) ont augmenté de 235 %, aspirant une part toujours croissante du budget fédéral civil. Vingt ans après l’invasion de l’Irak, l’Amérique paie encore la facture médicale de ses soldats blessés et c’est le reste de la population qui en fait les frais, par des budgets de santé publique constamment comprimés pour absorber le choc.
Appliqué à l’Iran, le mécanisme serait identique, mais d’une ampleur sans précédent dans l’histoire récente. Nos projections estiment que les seuls soins aux vétérans d’un conflit iranien prolongé ajouteraient entre 50 et 200 milliards de dollars par an pendant trente ans au budget fédéral. Trente ans. Posons ce chiffre dans sa brutalité arithmétique : en borne haute, cela représente 6 000 milliards de dollars, consacrés aux seules séquelles humaines d’une guerre dont l’Amérique ressortirait, au mieux, sans victoire décisive. Soit quatre fois le budget militaire que Trump vient d’annoncer. Soit douze fois le budget total de l’État français.
Un enfant né en 2027 paiera encore, à l’âge de la retraite, pour une guerre décidée avant sa naissance. Et pendant ces trente ans, chaque tentative de restaurer les budgets du NIH, de Medicaid ou des CDC se heurtera au même mur : « On ne peut pas, il faut d’abord financer les vétérans. » La guerre fonctionne donc ainsi : elle ne se contente pas de tuer ceux qui la font. Elle tue aussi, à petit feu, pendant des décennies, ceux qui n’y ont jamais mis les pieds. Et elle le fait avec la bénédiction du droit budgétaire.
La guerre fonctionne donc ainsi : elle ne se contente pas de tuer ceux qui la font. Elle tue aussi, à petit feu, pendant des décennies, ceux qui n’y ont jamais mis les pieds.
VI. Un choix, pas une fatalité
Récapitulons, car les chiffres sont nombreux et le vertige guette.
L’Amérique de 2024 avait atteint une espérance de vie de 79 ans, un record historique pour le pays. Soixante-dix-neuf ans. Arrêtons-nous un instant sur ce chiffre, car il mérite d’être contemplé à la lumière de ce qu’il révèle vraiment.
Soixante-dix-neuf ans, c’est l’espérance de vie de la Pologne : un pays sorti il y a trente-cinq ans à peine de quatre décennies de communisme, dont le PIB par habitant est trois à quatre fois inférieur à celui des États-Unis, et dont les hôpitaux publics fonctionnent avec des budgets que le moindre centre médical du Connecticut jugerait humiliants. Soixante-dix-neuf ans, c’est moins que la Tchéquie (80 ans) et moins que l’Estonie (79,6 ans). Ces pays n’ont ni la Silicon Valley, ni les NIH, ni les cliniques rutilantes de la Mayo Clinic, ni les 4 500 milliards de dollars que l’Amérique injecte chaque année dans son système de santé, le plus cher de la planète, et de très loin. Ils ont en revanche quelque chose que les États-Unis n’ont pas : une couverture santé universelle. Et cela suffit, visiblement, pour faire au moins jeu égal avec la première puissance mondiale.
Voilà le point de départ réel. Non pas celui d’un leader occidental au sommet de sa puissance sanitaire, mais celui d’un pays qui, en matière de santé, joue déjà dans la même catégorie que l’ancien bloc de l’Est. C’est de là que partent les coupes Trump.
L’Amérique de 2024 comptait 27 millions de non-assurés. En 2034, ils pourraient être 48 millions. Quarante-huit millions de personnes pour qui tomber malade signifie choisir entre se soigner et payer son loyer.
Le coût économique total de cette politique calculé en capital humain perdu, en soins non prodigués, en innovation thérapeutique sacrifiée, en productivité détruite et en guerres payées pendant trente ans s’établit selon nos projections entre 3 000 et 5 800 milliards de dollars dans le scénario le plus clément, et entre 9 700 et 23 000 milliards dans le scénario pessimiste de guerre prolongée. Soit, dans ce dernier cas, un ratio de 1 pour 15 par rapport au budget militaire initial. Pour chaque dollar dépensé en missiles et en frégates, l’Amérique en perdrait quinze en capital humain, en recherche non faite, en maladies non soignées, en guerres qui n’en finissent pas de se payer. Aucun analyste financier n’accepterait un tel rendement. Aucun conseil d’administration ne validerait un tel projet. Mais un Congrès, apparemment, si.

Revenons une dernière fois aux chiffres, parce qu’ils méritent d’être lus ensemble, dans leur cohérence glaciale. L’Amérique de 2024 avait une espérance de vie de 79 ans. Sans les coupes, sans la guerre, la tendance naturelle lui en aurait garanti 80,5 ans en 2035, soit un gain de 1,5 an en une décennie, rythme historiquement normal pour un pays en paix qui investit dans sa médecine. Dans notre scénario pessimiste de coupes intégrales et de guerre prolongée en Iran, cette espérance de vie projetée tombe à 79,5 ans. L’écart entre les deux mondes possibles est donc d’une année entière de vie perdue, pour chaque Américain, non pas par accident ou épidémie, mais par choix politique délibéré. Une année de vie, multipliée par 340 millions de personnes : voilà le prix réel, en chair et en temps humain, du budget à 1 500 milliards.

Vu de France, vu d’Europe, ce spectacle inspire un mélange de stupeur et d’effroi. Stupeur devant une puissance qui choisit, délibérément, en pleine connaissance de cause, de laisser mourir ses citoyens les plus vulnérables pour financer des systèmes d’armes dont certains ont une utilité stratégique très questionnable. Effroi devant ce que cela révèle de l’état d’une « démocratie » où le mot « budget » est devenu synonyme de triage.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un triage. On choisit qui vivra et qui mourra. Non pas sur un champ de bataille, avec le chaos pour excuse, mais dans des bureaux climatisés du Capitole, avec des tableaux Excel pour arme et des projections actuarielles pour absolution.
Le président Trump a qualifié notre époque de « temps très troublés et dangereux ». Il a raison. Mais le danger, pour un diabétique de l’Ohio qui ne pourra plus payer son insuline, pour une mère du Mississippi dont l’enfant ne sera pas vacciné, pour un chercheur du NIH dont le laboratoire va fermer — le danger ne vient pas de Téhéran.


