
En 1926, un jeune étudiant ayant eu une expérience ouvrière en France arrive à Moscou pour suivre une formation politique. Il s’appelle Deng Xiaoping , et il n’est alors qu’un militant prometteur, envoyé par son parti pour apprendre dans le laboratoire vivant de la première révolution socialiste de l’histoire. Là, dans une Moscou encore marquée par la faim et la guerre civile, Deng découvre un système hybride qui va durablement marquer son esprit : la Nouvelle Politique Économique (NEP).

Moscou, laboratoire de compromis
La NEP, initiée par Lénine en 1921, avait un objectif simple : sauver l’économie soviétique de l’effondrement. Après des années de guerre et de nationalisations forcées, la production agricole et industrielle était au plus bas. La solution fut paradoxale : réintroduire une dose de marché à l’intérieur du projet communiste. Concrètement, les paysans pouvaient vendre une partie de leurs récoltes, certaines petites entreprises privées réapparaissaient, et l’investissement étranger était timidement réouvert.
Un tournant décisif intervint avec la loi du 13 mars 1922 , qui autorisait les entreprises soviétiques à voir une partie de leur capital détenu par des investisseurs privés. Résultat : plusieurs capitalistes, notamment américains, flairèrent l’opportunité et investirent dans des secteurs clés, des mines aux infrastructures. Pour les bolcheviks, il n’a pas agi d’abandonner la révolution, mais de trouver un moyen pragmatique de relancer la machine.
Boukharine et l’idée d’« enrichissement »
Au niveau théorique, l’un des grands défenseurs de cette politique était Nikolaï Boukharine. Il allait jusqu’à encourager les paysans à « s’enrichir », non pas comme un retour au capitalisme sauvage, mais comme une étape temporaire : l’État utiliserait ce reconquête de richesse pour financer l’industrialisation future. Cette vision souple du socialisme, qui osait faire appel à l’initiative privée, contrastait avec l’austérité dogmatique attendue d’un régime révolutionnaire.


Deng, l’élève attentif
Pour Deng Xiaoping, qui n’a alors que 22 ans, cette expérience est une leçon de réalisme politique. À Moscou, il comprend que le marxisme tel qu’il est appliqué n’est pas une doctrine immobile, mais un cadre adaptable selon les besoins nationaux. Oui, on peut ouvrir une porte au capital, à condition que le Parti en garde les clés. Oui, on peut utiliser les investisseurs étrangers, tant qu’ils servent à renforcer l’économie socialiste au lieu de la fragiliser.
Même si la NEP s’achèvera brutalement avec Staline, l’idée a laissé une empreinte : parfois, pour construire un projet socialiste, un détour par le marché est nécessaire.
Des souvenirs qui refont surface à Pékin
Des décennies plus tard, Deng Xiaoping est à la tête de la Chine post-maoïste. Le pays est exsangue, l’économie bloquée. Le pragmatique qu’il est devenu puise alors dans ses souvenirs et dans les leçons du passé. Les Quatre Modernisations (agriculture, industrie, défense, science et technologie), lancées à partir de 1978, représentent le vieux schéma de compromis entre idéologie et efficacité.

Pour redynamiser la Chine, Deng n’hésite pas à marcher sur les pas de la NEP :
- Il tolère l’essor d’entreprises privées.
- Il autorise les investisseurs étrangers Américains, Japonais, Européens à s’installer dans des
zones économiques spéciales comme Shenzhen. - Mais, comme en URSS dans les années 1920, le tout reste sous la supervision étroite du Parti communiste.
Une leçon de pragmatisme
La différence, bien sûr, c’est que là où la NEP avait été interrompue, les réformes de Deng se sont enracinées et ont transformé la Chine en profondeur. Mais la parenté d’esprit est évidente. Ce que le jeune étudiant chinois observait à Moscou en 1926, il l’a adapté à la Chine de la fin du XXe siècle : l’idée que le socialisme n’interdit pas d’utiliser le marché et le capital étranger — tant que ceux-ci restent des instruments au service de la puissance nationale et du Parti.
En ce sens, l’expérience soviétique, et les théorisations de Boukharine en particulier, furent pour Deng une première leçon de grandeur nature du
« socialisme de marché » qu’il allait incarner des décennies plus tard.