
Au début des années 1960, l’Équateur est pris dans la tourmente de la Guerre froide. Les États-Unis, via la CIA, intensifient leur influence dans la région pour contrer toute avancée des idées socialistes ou communistes, notamment celles portées par Cuba après la révolution. Philipp Agee, jeune agent de la CIA, est envoyé en poste à Quito en 1960. Sa mission initiale est claire : provoquer une rupture diplomatique entre l’Équateur et Cuba, et canaliser la politique nationale dans une direction compatible avec les intérêts américains.
Méthodologie de subversion
Agee détaille dans son ouvrage Inside the Company: CIA Diary une série d’actions subversives où la CIA utilise tous les moyens pour déstabiliser les gouvernements en place : corruption des politiciens, financements occultes, fabrication de faux documents et intensification de la guerre psychologique. Ainsi, la CIA infiltre les hautes sphères du pouvoir équatorial, crée des agences de presse et de radio contrôlées, et organise des opérations de désinformation et de provocation. Parmi ces manœuvres, Agee cite la falsification de documents pour accuser des dirigeants nationalistes et de gauche d’être payés par les Cubains, encourageant ainsi la répression et l’exclusion politique.
En 1961, la CIA réussit à mettre sous pression le président Velasco Ibarra, élu démocratiquement, en exploitant les tensions internes et en orchestrant une campagne d’intimidation. Entre autres, Agee rapporte la création de faux rapports sur des plans de guerre entre l’Équateur et le Pérou, conduisant à la démission forcée du ministre des Affaires étrangères. Velasco, de son côté, s’appuie de plus en plus sur l’armée, mais se retrouve finalement évincé par le haut commandement militaire, lequel a été systématiquement approché et financé par la CIA pour servir d’instrument de changement de régime.

Chute de Velasco Ibarra
Velasco Ibarra, figure singulière de la politique équatorienne, tente de résister à la pression extérieure et aux troubles internes. Il proclame la dictature et s’appuie sur l’armée pour réprimer violemment les manifestations, mais son régime est fragilisé par l’ingérence étrangère et les manipulations orchestrées par la CIA. En 1961, il est finalement renversé par l’armée, qui avait été fortement influencée et encouragée par les fonds et les conseils de l’agence américaine.
La présidence d’Arosemena Monroy sous tension
Carlos Julio Arosemena Monroy accède à la présidence dans un climat de tension extrême. Pour la CIA, Arosemena représente un risque tant qu’il maintient les relations diplomatiques avec Cuba. La pression s’accroît : la CIA commandite des attentats à la bombe, en attributant ces actes à la gauche pour justifier la répression anticommuniste et renforcer la mainmise de l’armée sur le pouvoir. En 1963, l’agence va jusqu’à organiser la découverte de faux documents soi-disant trouvés sur un militant communiste, « prouvant » que des groupes d’extrême gauche préparaient une guérilla, ce qui aboutit à une vague d’arrestations et de répressions massives.

Lorsqu’Arosemena refuse de couper ses liens avec Cuba, l’armée, appuyée par la CIA, met un terme brutal à son mandat, abolit le communisme et prépare l’instauration d’une dictature militaire, annulant les élections prévues en 1964.

Témoignage et bilan par Philip Agee et William Blum
Agee, qui a vécu cette période de l’intérieur, affirme que les opérations de la CIA ont « subverti et détruit le système politique du pays ». William Blum, dans ses travaux sur les interventions américaines, dresse le même constat : la période 1960-1963 constitue un cas d’école d’une ingérence américaine par le biais de la guerre psychologique, de la corruption et de la manipulation, avec pour objectif unique la défense des intérêts stratégiques des États-Unis et la mise à l’écart de toute alternative politique indépendante.
