
Au début du XXᵉ siècle, alors que le capitalisme industriel et le libéralisme semblaient incapables de résoudre les crises économiques et sociales, un nouveau courant démocratique intellectuel apparut en Amérique du Nord : le Mouvement technocratique . Ses partisans affirmaient que la société devait être dirigée non plus par des politiciens ou des financiers, mais par des ingénieurs, des scientifiques et des experts capables d’appliquer les principes de la rationalité technique à l’ensemble du fonctionnement social.
Fondé officiellement au début des années 1930 aux États‑Unis, notamment par Howard Scott et M. King Hubbert (ce dernier deviendra plus tard célèbre pour sa théorie du « pic pétrolier »), le mouvement technocratique prônait la gestion scientifique des ressources, la planification énergétique et la suppression du système monétaire traditionnel. Dans leur vision, la monnaie devait être remplacée par une unité énergétique, mesurant la production et la consommation en « ergs » ou en « kilowattheures ».

Pour ces technocrates, l’économie devait devenir une science physique , dépouillée de toute spéculation financière et des jeux d’influence politique. La société idéale, qu’ils appelaient la Technocratie , serait un vaste organisme planifié, où les besoins humains seraient calibrés à partir de la production disponible, et où les dirigeants choisiraient selon leurs compétences techniques, et non par élections.

Technocracy Inc. et ses ambitions continentales
Le mouvement prend forme institutionnelle avec la création de Technocracy Incorporated en 1933, basée à New York. Cette organisation, structurée presque comme un parti politique mais se voulant « au-delà » de la politique, publie des détaillants manifeste une vision d’un continent unifié appelé Technate of North America .
Ce « Technate » devait regrouper l’ensemble du continent nord‑américain, de la pointe méridionale du Mexique jusqu’à l’Arctique, incluant le Canada et le Groenland, ainsi qu’une partie du bassin caraïbe. L’idée était d’unir toutes les zones dotées d’un potentiel industriel et énergétique dans un seul espace administré scientifiquement.
Les technocrates croyaient que les frontières politiques traditionnelles étaient des obstacles artificiels à la gestion rationnelle des ressources. Ils rêvaient d’un
bloc continental autosuffisant , organisé autour des flux énergétiques et des capacités de production, plutôt que des intérêts nationaux. Cette ambition les plaça souvent en marge du discours politique dominant, et leurs cartes illustrant ce futur Technate, où les États-Unis « annexaient » pacifiquement leurs voisins au nom de la science, suscitèrent à la fois fascination et inquiétude.

Un projet d’ingénieurs pour un monde en crise
La Grande Dépression de 1929 offrit un terrain fertile à leurs idées : pour beaucoup, le système capitaliste semblait avoir échoué, et les promesses technocratiques d’efficacité et de stabilité séduisaient. Le mouvement connut un bref moment de gloire médiatique vers 1933 – 1934 : des réunions attiraient des milliers de curieux, des revues diffusaient un jargon pseudo-scientifique sur la « production énergétique par habitant ».
Pourtant, le projet s’essoufla rapidement. Les élites politiques et industrielles le rejetèrent comme utopique, tandis que les classes populaires y voyaient un système autoritaire déguisé. La montée du New Deal et de l’économie keynésienne coupa court à l’élan technocratique, reléguant celui-ci aux marges idéologiques, où il persista sous forme d’associations et de bulletins confidentiels jusque dans les années 1970.

Le grand-père d’Elon Musk et l’héritage technocratique
Peu de gens le savent, mais l’un des cadres importants du Mouvement technocratique au Canada fut Joshua Haldeman , le grand‑père d’Elon Musk. Chiropraticien de profession, aventurier et homme de conviction, il dirigea Technocracy Inc. Canada dans les années 1930 et 1940. Haldeman croyait fermement que seule la gestion rationnelle et technologique pouvait sauver la civilisation de la corruption politique et de la guerre économique.

Ses prises de position l’amenèrent d’ailleurs à s’opposer au gouvernement canadien pendant la Seconde Guerre mondiale : Technocracy Inc. fut expressément interdite au motif que son programme anti‑monétaire était jugé subversif. Haldeman a néanmoins poursuivi son activisme après le conflit, publiant et animant des conférences sur la « technocratie nord‑américaine ».
Cette filiation idéologique a intrigué de nombreux observateurs. Si Elon Musk ne s’est jamais revendiqué technocrate au sens historique, son discours sur la primauté de l’efficacité, la colonisation planétaire et l’automatisation complète de la production porte l’empreinte d’une vision technocratique modernisée . Ses entreprises comme Tesla, SpaceX ou Neuralink incarnent une croyance profonde dans la puissance de la technique pour résoudre les problèmes politiques, climatiques ou mêmes existentiels.
Une idéologie entre utopie et avertissement
Le Mouvement technocratique repose sur une idée séduisante : confier le monde à la raison scientifique plutôt qu’à la rhétorique politique. Mais cette pensée comporte un visage plus ambiguë. Derrière l’efficacité et la neutralité technique, on entrevoit une société hautement centralisée , où les décisions humaines seraient remplacées par des calculs, et la liberté politique subordonnée à l’optimisation.
Les ambitions géopolitiques du Technate préfiguraient, à leur manière, les dynamiques contemporaines de mondialisation et de gouvernance algorithmique : frontières abolies, gestion transnationale des ressources, substitution du droit par des indicateurs quantifiables. L’idée d’un continent nord‑américain dirigé par des techniciens semble aujourd’hui lointaine, mais ses échos persistants dans la foi actuelle envers les géants de la technologie, capables d’influencer les équilibres économiques et sociaux sans passer par le politique.

De la technocratie du XXᵉ siècle à la techno‑utopie du XXIᵉ
La technocratie classique rêvait d’un monde où des experts régnaient sur la machine sociale. Le XXIᵉ siècle a vu naître une version plus diffuse : les GAFAM, les start‑ups, les ingénieurs des données. Leur pouvoir ne se fonde pas sur une manifestation idéologique, mais sur des infrastructures que nous utilisons chaque jour.
Dans cette perspective, la lignée entre Joshua Haldeman et Elon Musk symbolise une continuité culturelle : la conviction que le progrès technique peut transcender la politique. Là où le mouvement des années 1930 aspirait à rationaliser la Terre, Musk visait à rationaliser l’espace via le réseau Starlink.


