Le soutien américain aux Khmers Rouges après le génocide.

Le régime des Khmers Rouges, dirigé par Pol Pot, est tristement célèbre pour avoir orchestré entre 1975 et 1979 l’un des pires génocides du XXe siècle, avec la mort d’environ 1,7 million de Cambodgiens, soit près d’un quart de la population. Ce régime d’une brutalité extrême fut toutefois paradoxalement soutenu, directement et indirectement par les États-Unis dans la période qui suivit sa chute. Cette réalité méconnue et controversée est minutieusement documentée dans l’enquête journalistique de John Pilger, qui met en lumière le rôle américain dans la survie et le renforcement de la rébellion Khmère Rouge après son renversement par l’armée vietnamienne en 1979.

John Pilger .

La genèse du soutien américain

Au début des années 1970, les États-Unis menèrent une campagne de bombardements intensifs au Cambodge, larguant l’équivalent de cinq bombes d’Hiroshima entre 1969 et 1973. Cette opération appelée «Menu», pilotée par Nixon et Kissinger, dévasta de nombreuses régions rurales, causant un traumatisme massif de la population civile. Ce chaos favorisa la montée en puissance des Khmers Rouges, qui réussirent à recruter de nombreuses victimes terrifiées et désemparées.

Après la chute de Phnom Penh en 1975 et l’instauration du régime génocidaire, Washington détourna paradoxalement le regard sur les atrocités commises, et s’engagea à faire face à la puissance montante du Vietnam communiste, allié de l’Union soviétique. La priorité géopolitique n’était plus les droits humains, mais le jeu d’influences en Asie du Sud-Est durant la guerre froide.

Entrée des Khmers Rouges à Phnom Penh.

Soutien secret à la guérilla Khmère Rouge

Lorsque le Vietnam renversa le régime des Khmers Rouges en 1979, une coalition internationale vit le jour pour soutenir la résistance cambodgienne exilée, basée en Thailande à la frontière. Cette coalition incluait notamment les États-Unis, la Chine et plusieurs pays alliés. Sous couvert d’opérations humanitaires et diplomatiques, les États-Unis financèrent et armèrent indirectement les Khmers Rouges. Entre 1980 et 1986, environ 85 millions de dollars furent acheminés en coulisses via la CIA et d’autres canaux, souvent sous des couvertures humanitaires, permettant aux Khmers Rouges de se réorganiser et mener une guérilla contre le gouvernement cambodgien soutenu par l’armée vietnamienne.

L’armée vietnamienne accueillie en libératrice.

Également importante, la stratégie américaine consistait à défendre la représentation des Khmers Rouges à l’ONU. Malgré leur défaite militaire, ils conservèrent leur siège au sein de l’Assemblée générale, grâce au vote favorable des États-Unis et de la Chine, et furent présentés comme le « vrai » Cambodge délégué à la communauté internationale, dans un affrontement symbolique contre le gouvernement vietnamien.

Une alliance triangulaire américano-chino-thailandaise

Le soutien à la rébellion ne fut jamais assumé publiquement par Washington, mais passa par des alliances complexes. Les Chinois, principaux fournisseurs d’armes des Khmers Rouges, reçurent un appui diplomatique et logistique discret des Américains, cherchant à contenir l’influence vietnamienne. La Thaïlande joua aussi un rôle crucial, fournissant un refuge aux combattants khmers rouges et coopérant avec les services secrets américains pour maintenir une base arrière sûre à la frontière.

Le Kampuchea Emergency Group (KEG) une organisation américaine basée à Bangkok, fut créée pour coordonner ce soutien, mêlant opérateurs humanitaires et agents de renseignement. Cette collaboration impliquait également la formation de combattants et la fourniture d’armes, avec un flou délibéré entre aide aux factions rebelles dites «non communistes » et complicité avec les Khmers Rouges directement.

Le déni américain et l’impunité de Pol Pot

Malgré des preuves accumulées et des dénonciations, notamment de la part de journalistes et d’anciens agents, les gouvernements américains successifs nièrent toute implication directe dans l’aide aux Khmers Rouges. Paradoxalement, ce fut Washington qui œuvra à maintenir Pol Pot et ses représentants hors de portée de la justice internationale. Les résolutions de l’ONU évitèrent soigneusement d’employer le terme « génocide », remplaçant ce dernier par des euphémismes, en partie pour ne pas compromettre les équilibres géopolitiques avec la Chine.

En 1991, alors que la communauté internationale évoquait des poursuites contre les responsables du génocide, un plan de paix organisé par les grandes puissances dont les États-Unis garantissait l’impunité aux Khmers Rouges, favorisant leur intégration dans la scène politique cambodgienne sous une forme édulcorée.

Pol Pot sur son lit de mort, ayant échappé à tout jugement.

Le rôle des États-Unis dans le soutien au régime des Khmers Rouges est un chapitre sombre et peu célèbre de la guerre froide. Par peur d’un embourbement vietnamien et dans une logique stratégique de containment, Washington toléra, puis favorisa indirectement, la survie d’un régime responsable d’un des pires crimes contre l’humanité de la seconde moitié du XXe siècle. L’enquête de John Pilger permet de mieux comprendre ce paradoxe historique : les États-Unis, tout en dénonçant publiquement les atrocités khmères, alimentèrent en sous-main des forces armées et politiques qui perpétuèrent la violence et empêchèrent la justice pour les victimes cambodgiennes.

Ce sombre épisode invite à réfléchir aux dilemmes moraux et aux calculs géopolitiques qui pèsent sur la politique internationale, parfois au détriment des principes fondamentaux de justice et de droits humains.

Cet article s’appuie sur le texte de John Pilger « The Long Secret Alliance : Uncle Sam and Pol Pot » (1997).

https://msuweb.montclair.edu/~furrg/pol/pilgerpolpotnus.pdf

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