
L’Allemagne, les réparations et la question de l’après-guerre
À la fin de la Première Guerre mondiale, le traité de Versailles imposait à l’Allemagne une somme considérable de réparations, estimée à 132 milliards de marks-or. Cette dette était censée couvrir les destructions subies par les Alliés, notamment en France et en Belgique. La République de Weimar, frappée par l’instabilité politique et économique, estimait ces exigences intenables. La France, dont une grande partie du territoire industrialisé du Nord avait été ravagé par le conflit, tenait à ce que les réparations soient perçues afin de financer la reconstruction.
Cependant, l’Allemagne refusa ou ne put honorer ses paiements convenus. Le chancelier Joseph Wirth puis Gustav Stresemann menèrent une diplomatie de temporisation, arguant de l’incapacité réelle à payer. En représailles, la France et la Belgique décidèrent d’occuper militairement la Ruhr en janvier 1923 afin de se payer « sur le charbon ». L’occupation provoqua une résistance passive et surtout une hyperinflation dramatique en Allemagne. Cet échec amena les puissances anglo-saxonnes, inquiètes d’un effondrement durable, à rechercher un compromis. De là naquit le plan Dawes.

Le plan Dawes (1924) : La France contrainte à des concessions envers l’Allemagne
Présenté par un comité présidé par l’Américain Charles G. Dawes, le plan de 1924 réorganisa entièrement la question des réparations. Son originalité ne résidait pas dans une réduction chiffrée de la dette, mais dans une rééchelonnement et une réorganisation des paiements. L’Allemagne devait commencer par verser 1 milliard de marks-or la première année, puis voir ce montant passer à 2,5 milliards au bout de cinq ans, avec des paiements proportionnels à sa croissance économique. Surtout, le plan fut accompagné d’un vaste ensemble de prêts américains consentis à l’Allemagne, lui permettant d’investir dans sa reconstruction industrielle, de stabiliser sa monnaie avec l’introduction du Rentenmark, et de relancer son économie.
Pour l’Allemagne, ce mécanisme représentait un allégement considérable : le pays sortait de l’asphyxie financière et retrouvait une crédibilité internationale. Un commissaire général allié à Berlin était censé surveiller les paiements, mais dans la pratique, l’influx de capitaux américains fournit à la République de Weimar les moyens de retomber sur ses pieds.
Pour la France, en revanche, le plan Dawes fut vécu comme une concession. Non seulement Paris dut évacuer progressivement la Ruhr, mais encore il vit l’essentiel du pouvoir de décision passer dans les mains des Anglo-Saxons et des Américains créanciers. La France n’obtint pas un paiement intégral ni immédiat des dommages qu’elle espérait. En d’autres termes, le plan Dawes fit dépendre les réparations de la prospérité allemande, alors même que la France avait besoin de liquidités rapides pour sa reconstruction.
Le plan Young (1929) : un nouveau réaménagement en faveur de l’Allemagne
Cinq ans plus tard, à la demande de l’Allemagne, un nouveau comité présidé par l’Américain Owen D. Young élabora un second plan. Celui-ci réduisit considérablement la charge totale des réparations : au lieu de 132 milliards, il fut convenu que l’Allemagne ne paierait plus que 113 milliards de marks-or répartis sur 59 annuités. En pratique, les versements devenaient plus faibles et beaucoup plus étalés dans le temps.
L’un des éléments clés du plan Young fut la fin du contrôle allié sur les finances allemandes. La Commission des Réparations fut dissoute et remplacée par la Banque des règlements internationaux (BRI) créée à Bâle, institution indépendante censée faciliter les flux financiers. Ainsi, l’Allemagne retrouvait une souveraineté quasi complète sur ses finances et se voyait reconnue comme partenaire normalisé sur la scène internationale.

En revanche, pour la France, ce plan fut une désillusion supplémentaire. Non seulement le montant global des réparations diminuait, mais il devenait clair que ces paiements s’éterniseraient jusqu’en 1988, donc bien au-delà des besoins urgents de la reconstruction. La perspective d’un flux immédiat de ressources, tant attendu après les dévastations de 1914‑1918, s’éloignait encore. Lorsque la crise de 1929 frappa et que l’économie mondiale s’effondra, ces versements se réduisirent à presque rien, jusqu’à leur abandon de facto en 1932 lors de la conférence de Lausanne.
Le déséquilibre structurel : la France contrainte à des concessions envers l’Allemagne
Ainsi, les plans Dawes et Young, censés régler le « problème des réparations », favorisèrent clairement l’Allemagne. Ils lui permirent :
- D’obtenir des crédits anglo-américains massifs.
- De stabiliser sa monnaie et de relancer son industrie
- De voir ses charges effectives réduites et étalées dans le temps.
La France, en revanche, en sortit affaiblie :
- Elle dut renoncer à la pression directe sur la Ruhr.
- Elle perdit l’initiative diplomatique au profit de Washington et Londres.
- Elle vit ses créances différées, réduites et dépendantes de conjonctures internationales qui échappaient à son contrôle.
- Son effort de reconstruction dut reposer davantage sur ses propres ressources et sur l’endettement, notamment envers les États-Unis.
L’impression dominante, chez beaucoup de responsables français de l’époque, fut donc celle d’une double peine : avoir payé le plus lourd tribut humain et matériel pendant la guerre, puis voir les réparations promises s’évaporer progressivement. De plus, dans l’entre-deux-guerres, ces aménagements contribuaient paradoxalement à renforcer l’économie allemande, dont la montée en puissance inquiète devait avoir des conséquences dramatiques après 1933.
Les plans Dawes (1924) et Young (1929), conçus comme de grandes solutions techniques aux paiements de réparations, constituent deux jalons essentiels de l’histoire européenne de l’entre-deux-guerres. Ils répondirent à une logique américaine de stabilisation économique et politique, mais ils profitèrent surtout à la République de Weimar en rétablissant sa solvabilité et en diminuant son fardeau. La France, en revanche, se vit progressivement dépossédée du levier des réparations et contrainte d’accepter des reports, des réductions et finalement une quasi-annulation. L’équilibre favorisa donc nettement l’Allemagne, au détriment des ambitions françaises de dédommagement et de sécurité durable.