Troisième renouvellement consécutif, zéro alternative française opérationnelle. Derrière l’explication technique du ministre Nuñez se cache une décennie de renoncements, de promesses non tenues et d’une souveraineté numérique sacrifiée à l’urgence.
Mercredi 27 mai, à l’Assemblée nationale, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a tenté d’expliquer l’inexplicable : pourquoi la France renouvelle, pour la troisième fois, le contrat de la DGSI avec Palantir — géant technologique américain cofondé par le milliardaire libertarien Peter Thiel, proche de l’administration Trump. Sa réponse : un vague « problème technique » aurait empêché le déploiement d’une solution française. Une formule lisse pour couvrir dix ans d’impuissance.
Chronologie d’un échec :
2016 : La DGSI signe avec Palantir un contrat de 10 M€, présenté comme temporaire, au lendemain des attentats de 2015.
2018 : Nuñez, alors directeur de la DGSI, promet à Bloomberg de développer « une offre française ou européenne ». Aucun calendrier, aucun budget annoncé.
2019 : Premier renouvellement. La promesse de 2018 reste lettre morte.
2022 : Deuxième renouvellement. Lancement, enfin, d’un appel d’offres — baptisé OTDH — pour identifier un remplaçant français. Trois candidats : Athea (Atos + Thales), Blueway, ChapsVision.
2025 : Troisième renouvellement. Aucun des candidats n’a atteint le niveau opérationnel requis. Palantir reste. Le contrat court jusqu’en 2028.
Il y a quelque chose de vertigineux dans la trajectoire du ministre. C’est Laurent Nuñez qui, en 2018, promettait en tant que directeur de la DGSI de se passer de Palantir. C’est lui qui, en tant que ministre de l’Intérieur, avalise aujourd’hui le troisième renouvellement du contrat. La boucle est bouclée — et c’est accablant. Fin novembre 2025, Cédric Pelegry, directeur des affaires publiques de ChapsVision, affirmait pourtant sur France Info que la solution française développée « fonctionne plutôt bien ». Alors, simple problème technique comme le dit Nuñez — ou arbitrage politique dissimulé derrière une excuse commode ?
Palantir assure que les données sont hébergées en France, propriété exclusive de la DGSI, accessibles uniquement aux agents habilités. Soit. Mais l’architecture du logiciel, elle, reste opaque. Qui garantit qu’aucune porte dérobée ne permet un accès extérieur ? Personne, puisque le code est fermé. Et dans un contexte où Washington brandit les tarifs douaniers comme une arme, où les tensions transatlantiques s’exacerbent, la question n’est plus théorique.
La France aura donc confié ses secrets de renseignement intérieur à une entreprise américaine pendant au moins douze ans — le temps que quelqu’un, enfin, parvienne à construire une alternative digne de ce nom. Si tant est que cela arrive avant 2028.
Sources : LCP Assemblée nationale, Les Échos, Le Monde Informatique, Solutions Numériques, AEF Info, déclaration Palantir Technologies (déc. 2025).


