Affaire Lyhanna : pédo-criminalité et justice

Les chiffres clés de la justice en France

Francis Péneau de la Fondation IFRAP1 fait le point sur les moyens humains de la justice en France, les délais de jugement, le nombre de places de prison et son classement au niveau européen.

En 2023, le ministère de la Justice a été doté de 9,6 milliards d’euros, un budget en augmentation ces dernières années, de plus de 3,8 milliards prévus entre 2017 et 2027. Entre 2017 et 2023, la hausse des budgets est de plus de 2,7 milliards mais, à surveiller car l’État a la mauvaise habitude de dépenser moins que prévu pour ce ministère : par exemple, 22 millions de moins en 2018 et 9 millions de moins en 2019.

Au niveau européen en termes de dépenses par habitant, la France est à 72,53 €/ha, juste au-dessus de la médiane européenne qui est de 64,50 €/ha. Le budget de l’Allemagne est le double avec 140,73 €, le Luxembourg 176,73 €. La France se situe après l’Espagne 87,90 €, l’Italie 82,15 €, le Royaume-Uni 85,20 €.

La France consacre 0,26 % de son PIB au système judiciaire et est dans le bas du classement de l’Europe dont la médiane se situe à 0,30 %, 21e sur les 26 pays européens pour lesquels on dispose de données (manquantes pour l’Irlande, la Pologne et le Portugal).

Un tour d’horizon des moyens humains

Au 1er janvier 2023, on comptait 8 822 magistrats en France. La loi d’orientation et de programmation 2023-2027 a prévu la création nette de 1 500 postes de magistrats, d’au moins 1 500 greffiers et de 1 100 attachés de justice sur la période 2023-2025. Avec 9,6 milliards d’euros, le budget atteindra 11 milliards, près de 7 milliards en plus cumulés entre 2022 et 2027. On compte une moyenne de 11,2 juges professionnels pour 1 000 habitants en France, très en-dessous de la moyenne européenne. La France est en bas du classement de la médiane : 17,6 en Allemagne, deux fois plus avec 25 juges.

Au 1er janvier 2022, elle comptait 72 521 avocats, plus 25 % depuis 2013 mais en dessous de la moyenne européenne (en 2020, 172 avocats/100 000 ha en Europe ; médiane de 136 avocats/100 000 ha). En France, on compte 104 avocats/100 000 ha ; 199,2 en Allemagne ; 495,2 au Luxembourg.

Délais pour un jugement

Il faut compter de 6 à 15 mois de délais pour un jugement en 2019. Selon les données du Sénat de la même année, le délai moyen pour une décision de justice est de 6,2 mois devant le juge d’instance, 9,4 mois devant le Tribunal de Grande Instance, de 14,5 mois devant le Conseil des Prud’hommes, de 14 mois devant la Cour d’appel, de 15,5 mois devant la Cour de justice de l’Union Européenne et de 2 ans devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

En France, les délais sont trois fois plus longs qu’en Allemagne, 637 jours en 1ère instance, 607 jours en appel, 485 jours devant la Cour de cassation. En Allemagne, 218 jours, 230 jours et 188 jours devant la Cour fédérale de Justice ; en Espagne, 289 jours, 433 jours, 329 jours devant la Cour Suprême.

Surpopulation carcérale

Le taux d’occupation des prisons en France au 1er octobre 2023 est de 123 %. 60 666 places sont opérationnelles pour 74 536 personnes incarcérées dans 187 établissements pénitentiaires, soit un taux d’occupation de 123 %, le 3e plus mauvais au niveau européen. Depuis 2002, la surpopulation carcérale ne cesse d’augmenter malgré la hausse continue du nombre de places de prison.

L’affaire Lyhanna

L’enlèvement de Lyhanna, 11 ans, disparue le 29 mai à Fleurance dans le Gers dont le corps a été découvert le 6 juin sur le site d’un silo agricole désaffecté de la commune de Puycasquier, où le suspect Jérôme Barella, 41 ans, a travaillé il y a huit ans, relance le débat sur le suivi judiciaire de mis en cause dans des affaires de viols et d’agressions sexuelles.

Jérôme Barella était visé par plusieurs plaintes et signalements depuis des années, le signalement en 2017 de la mère d’une adolescente de 17 ans qui était entrée en relation avec lui, âgé de 32 ans à l’époque ; la plainte pour viol en 2002 classée sans suite sur une enfant de 7 ans en 2020 au domicile du suspect. Les examens médico-légaux n’ont pas permis d’étayer suffisamment ses déclarations ; une deuxième plainte pour viol en cours du 22 août 2025 par la mère d’une enfant née en 2014 pour des viols entre septembre 2024 et mai 2025 au domicile du suspect. Depuis le dépôt de la plainte il y a 9 mois, il n’avait toujours pas été entendu ; une troisième plainte déposée le 3 juin par Nicolas L. pour des faits commis sur sa fille, placée par l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), au domicile de J. Barella lors d’une soirée « pyjama ». L’éducatrice de sa fille avait fait un signalement en mars 2026, lui aussi a contacté la police quand il a découvert que J. Barella était le principal suspect de la disparition de Lyhanna ; une plainte pour viol le 4 juin à Saint-Brieuc (Côtes d’Armor) pour des faits remontant à 2023, dont une plainte avait déjà été déposée contre X en avril 2026 car l’identité de J. Barella n’était pas connue.

Malheureusement, le meurtre de Lyhanna est une énième affaire de pédophilie qui semble se répéter à l’infini. Il n’est pas nécessaire de les citer toutes, elles ont défrayé la chronique ces dernières années.

Le garde des sceaux, Gérald Darmanin a évoqué, après des excuses dont j’imagine que la famille n’a que faire… que cela n’est pas dû au manque de moyens de la justice mais à des responsabilités individuelles. Or, il a annoncé la semaine dernière des coupes budgétaires de 414 millions dans le budget de la justice. Même s’il ne s’agit pas de réduire ces drames à une question de manque de moyens, trouver des lampistes et se défausser de toute responsabilité pour un ministre, est très léger. En d’autres temps, le garde des sceaux aurait donné sa démission sur le champ.

État des lieux des violences faites aux femmes et aux enfants

En 2022, 94 000 femmes ont été victimes de viol ou tentative de viol en France. 32 % des femmes ont subi du harcèlement sexuel au travail. 70 % des plaintes pour violence sexuelle sont classées sans suite. 17 % des adolescentes ont subi du harcèlement sexuel en ligne2.

En France, 250 femmes sont violées par jour. 1,2 million subissent des injures sexistes chaque année, 6,7 millions ont subi un inceste.

Seule une minorité porte plainte, 6 % pour violence sexuelle physique et 2 % pour violence sexuelle non physique. En 2023, le nombre a plus que doublé par rapport à 2016. Sur 114 000 victimes de violences sexuelles en 2023, 653 000 sont mineures, majoritairement des femmes mais aussi des hommes entre 9 et 19 ans3.

160 000 enfants par an subissent des violences sexuelles en moyenne âgés de 8 ans et demi au moment des faits. Entre 2017 et 2024, tous les ans environ 4 900 personnes majeures sont mises en cause pour viol sur mineur, 8 600 pour agression sexuelle sur mineur. Parmi elles, 73 % sont classées sans suite car l’infraction est insuffisamment caractérisée (75 %) et dans une moindre mesure pour absence d’infraction (11 % en cas de viol, 16 % en cas d’agression sexuelle). 0,4 % seulement amènent à une condamnation.

En 2023, 2 074 condamnations envers des personnes majeures ont été prononcées pour agression sexuelle sur mineur et 491 pour viol sur mineur. Pour les viols, à 94 %, les peines sont privatives de liberté en tout fermes. Un quart des personnes mineures mises en cause sont poursuivies tous âges confondus, 40 % pour agression sexuelle. 43 % sont des mineurs âgés de 13 ans ou plus et 32 % des jeunes de moins de 13 ans. On compte environ 1 000 condamnations par an de mineurs pour viol et agression sexuelle. En 2023, 29 % des condamnations concernent des personnes mineures sur des mineurs. Pour trois quarts des condamnations de mineurs de 16 à 17 ans pour viol sur mineur, la durée moyenne entre la date des faits et la décision de jugement est de 7,3 ans pour viol, de 4,9 ans pour agression sexuelle.

Les plaintes ont beaucoup augmenté depuis MeToo en 2017 et MeTooInceste en 2021 qui ont permis de libérer la parole, même si la majorité des victimes ne porte jamais plainte. Les peines pour viols sur mineurs vont jusqu’à 144 mois (12 ans) de prison ferme4.

Une protection des mineurs inopérante

Comment un homme visé par autant de signalements et plaintes pour viol sur mineures a-t-il pu passer entre les mailles du filet ? Tout le monde est sidéré par les faits alors qu’ils sont connus et dénoncés depuis des années par les associations de défense des enfants. La parole de ces derniers trop souvent n’est pas prise en compte ou entendue, jugée suspecte ou encore suscitant l’indifférence face à la pratique de la prédation sexuelle dans nos sociétés. Les violences sexuelles pour la police-justice ne sont pas la priorité, l’exemple d’élus ou de notables à peine inquiétés voire pas du tout pour des faits pourtant graves de viol ou de pédophilie, le montrent. Comment expliquer les 150 000 adolescentes de l’ASE5 placées en foyers qui sont prostituées sans que les autorités du pays ne fassent rien pour y remédier ?

Les Gilets Jaunes qui manifestaient dans les rues n’ont pas subi exactement le même traitement, avec des comparutions immédiates et des peines de prison d’un an à dix-huit mois, ce dont j’ai été témoin en janvier 2022 à Perpignan pour trois manifestants au milieu d’une centaine qui avaient simplement « gueulé » un peu sur un député macroniste, sans qu’il n’y ait eu aucune violence. Défendus par un avocat commis d’office, en plus de leur emprisonnement dans une des pires maisons d’arrêt de France (3 par cellule de 9 m² + les puces…), ils ont été déchus de leurs droits civiques pour 5 ans. Là, la justice a été très rapide et très sévère pour une infraction que je qualifie d’inexistante. C’est la même chose concernant les manifestations récentes d’agriculteurs qui ont été fortement réprimées. Les procureurs en France sont nommés par le gouvernement. Ils sont aux ordres de la chancellerie et donc éminemment politiques.

Aussi, les moyens insuffisants, les audiences dans les palais de justice jusque tard dans la nuit, les dossiers qui s’empilent, sont bien une réalité judiciaire qui aggravent la situation mais ils n’expliquent pas tout. Le traitement des infractions ne semblent pas avoir la même priorité suivant que l’inculpé soit connu ou non, qu’elles concernent ou non des violences sexuelles faites à un mineur, à une femme, qu’elles comportent ou non un enjeu politique suffisant pour qu’on s’y intéresse (cf. le narcotrafic). L’enquête administrative montrera les dysfonctionnements liés à cette affaire car il y en a forcément mais, là encore j’ai bien peur que des boucs-émissaires ne soient tout trouvés et qu’ensuite on passe très vite à autre chose.

Déjà, Bruno Retailleau veut un conseil disciplinaire : pour qui ? les magistrats, les policiers ou les membres du gouvernement dont il a fait partie… Le tout répressif nous est servi comme d’habitude, alors que les solutions se trouvent en amont si le mot prévention a encore un sens. En 2023, l’association L’Enfant Bleu a remis aux parlementaires un Livre Blanc contenant 23 propositions. Parmi elles, figurait l’ouverture systématique d’une enquête dans les trois mois suivants le dépôt d’une plainte impliquant un mineur. Apparemment, il est resté au fond d’un tiroir… Pour Arnaud Gallais, président de Mouv’Enfants et ancien membre de la CIIVISE (Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux Enfants), l’urgence n’est plus aux constats : « On en a marre de compter les morts d’enfants »6.

La banalisation de la pédophilie, le cœur du problème ?

L’hypersexualisation des enfants depuis des décennies, des petites filles notamment, l’émergence de l’enfant-roi qui tape du pied, les parents-ados (quel que soit leur âge) incapables de dire non à leur chérubin… la société de consommation qui cible toujours plus les enfants et les adolescents devenus une marchandise comme une autre, etc. tout un ensemble d’évolutions des mœurs, de changements des mentalités, a amené à des modifications des représentations socio-culturelles dans les pays occidentaux.

Depuis septembre 2025, le programme EVRAS (Éducation à la Vie Relationnelle Affective et Sexuelle) à l’école dès la maternelle, est obligatoire. Sous prétexte d’éducation sexuelle, elle est un apprentissage à la sexualité adulte, inadaptée aux enfants qui n’ont pas de sexualité justement, contrairement à ce que prône l’OMS sous couvert de Droits sexuels des enfants dans « Standards pour l’Éducation sexuelle en Europe » (2010 et 2023), qui affirme que « la sexualité débute in utero ». Or, si les pulsions infantiles existent bien comme l’a montré S. Freud, il explique aussi qu’il n’y a pas de sexualité chez l’enfant car sa maturité physique et sexuelle ne commence qu’à l’adolescence, et certainement pas avant sa naissance…

Le programme EVRAS que j’invite à regarder de près, avec le postulat que l’enfant est un être sexuel qui a une sexualité, renvoie avec des images très explicites à de la pornographie pour adultes et est la porte ouverte à la pédophilie, à la sexualité précoce, renforcées par les sollicitations sexuelles des enfants et des adolescents dans les médias et sur les réseaux sociaux. Non seulement, l’apprentissage du plaisir chez l’enfant dès le plus jeune âge amène indirectement à la pédo-criminalité ou du moins la favorise mais il la légitime, en la rendant « normative ». Quel enfant refusera d’être approché par un prédateur sexuel qui l’initiera au plaisir, sachant qu’il est enseigné et revendiqué dès les petites classes à l’école ? C’est ce que j’explique dans mon essai Le Wokisme Nouvelle morale du Bien ? (2024). Il ne s’agit évidemment pas de revenir cinquante ans en arrière où les questions de sexualité étaient complètement taboues mais d’avoir une approche adaptée au développement physique et psychique des enfants et des adolescents.

Je passe sur toutes les représentations sexuelles ou sexuées dont sont abreuvés les enfants dès le plus jeune âge, aux exemples nombreux. Le militantisme LGBT + qui, sous prétexte de crise d’adolescence, diagnostiquée à foison maintenant « dysphorie du genre », les incite à la transition sexuelle avec des bloqueurs de puberté.

Aussi, l’ambiance générale est à la grande tolérance en matière sexuelle, à l’apprentissage de la sexualité précoce, à la banalisation de la pédophilie, largement sous-sanctionnée voire encouragée dans certains milieux. Comment ainsi, penser que les enfants puissent avoir les moyens de se défendre face à des prédateurs sexuels, ce que l’affaire du périscolaire à Paris a montré ? Les nombreux signalements de parents auprès de la mairie sont restés lettre morte, de l’ordre de l’impensé et surtout pour ne pas faire de vagues. L’affaire Bétharram qui n’a eu aucune suite, la commission d’enquête sur celle Epstein refusée car jugée inutile par Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée Nationale et Gérard Larcher, le président du Sénat, sont les preuves évidentes de la volonté d’étouffer les scandales liés à la pédophilie dans le pays. Et une énième loi censée défendre les enfants n’y changera pas grand-chose, si ce n’est de continuer à empiler le millefeuille législatif.

De mon point de vue, une société, un pays qui n’est pas capable de protéger ses enfants, qui est prêt à les sacrifier, n’a aucun avenir.

1 : Francis Péneau, « Les chiffres clés de la Justice en France », Fondation IFRAP, 30 juin 2025.

2 : Caroline de Haas, « En finir avec les violences sexistes et sexuelles # NousToutes », Manuel d’action, Paris, éd. Robert Laffont, 2022.

3 : Lisa Boudoussier, « Viols, agressions, harcèlement… Quelle est l’ampleur des violences faites aux femmes en France ? », Le Monde, 23 novembre 2024.

4 : Yara Makdessi avec la collaboration de Zakia Belmokthar, Valentine Le Lourec, Élise Levêque, « Viol et agression sexuelle sur mineur, 4 personnes mises en cause sur 10 sont mineures au moment des faits », Service de la Statistique des Études et de la Recherche, Infostat Justice n° 205, novembre 2025.

5 : Bettina Flores, « Affaire Gérard Miller : prédation, omerta et notoriété », Juste Mensuel n° 50, janvier 2026.

6 : Emma Bador-Frichte, « Affaire Lyhanna : ‘’Elle met sous les yeux du grand public ce que les associations, les parlementaires et les professionnels dénoncent depuis des années’’, déclare Laurence Rossignol », Public Sénat, 5 juin 2026.

© Bettina Flores, 8 juin 2026.

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