De Gaulle, son combat pour la France libre

Charles et Yvonne de Gaulle, Calais, 12 juin 2026, Bettina Flores.

À travers deux opus, La BATAILLE DE GAULLE L’âge de fer (2h40), J’écris ton nom (2h37), 2026, le cinéaste Antonin Baudry retrace le parcours du général Charles de Gaulle (Simon Abkarian) parti à Londres, de juin 1940 quand la France s’effondre jusqu’à la Libération. Il refuse de céder, poursuit le combat, persuadé que la Bataille de France n’est pas perdue.

Seul contre tous

Choqué par l’arrêt des combats ordonné par Philippe Pétain, la signature de l’armistice, une honte à ses yeux, il refuse d’abandonner la partie. Il est seul contre tous, isolé, sans armée ni appui, un général inconnu de quarante-neuf ans qui ne parle pas l’anglais, que le Premier ministre britannique, Winston Churchill (Simon Russel Beale) accepte de recevoir en dépit de son staff qui lui déconseille vivement. Il a reconnu en cet officier rebelle un patriote comme lui, un homme de conviction, à qui il veut donner une chance malgré son isolement complet. Les relations entre les deux hommes, Churchill, un original, avec ses cigares et son whisky, à l’humour très british, de Gaulle avec sa raideur toute militaire, persuadé de la victoire, à l’humour sarcastique, deux fauves politiques qui s’affrontent, se jaugent… ne manqueront pas de up and down, de Gaulle étant mis en quarantaine régulièrement puis, retourné en grâce en fonction des événements politiques du moment.

L’accueil du général à l’ambassade de France à Londres est glacial. Tous se retranchent plus ou moins derrière la légitimité de la République et de Philippe Pétain. Jean Monnet (Noam Morgensztern) trouve le prétexte d’une mission pour le président Franklin D. Roosevelt (Campbell Scott) aux États-Unis pour lui refuser son soutien. Monnet, un des « pères  fondateurs » de l’Union Européenne, œuvrera après-guerre « à un gouvernement supra national, en masquant la nature politique du projet en le présentant comme une simple coopération visant à démanteler les barrières douanières : un ‘’marché commun’’, en somme » (Booker, North, 2016)1. Il appelait de ses vœux à une fédération européenne qui abandonnerait toute souveraineté nationale, à laquelle de Gaulle n’a jamais adhéré, trop soucieux de l’indépendance de la France.

René Pleven (Loïc Corbery), un proche de Monnet dont il s’éloigne rapidement, deviendra l’homme de confiance de de Gaulle. Il a hésité longuement avant de le rejoindre. Il sera chargé des finances deLa France libre, d’une mission de ralliement au Cameroun. Il fera après-guerre une belle carrière politique avec plusieurs mandats de député et ministre.

Ainsi, avec de Gaulle naît la La France libre mais encore fallait-il se faire entendre, ce qui a été loin d’être le cas lors de son appel le 18 juin à la BBC. Peu l’ont écouté ce jour-là, trop occupés par le défilé des troupes allemandes dans les rues de Paris. La France est coupée en deux zones, le pillage de son économie pour dette de guerre est acté, la répression s’abat sur tout dissident, la collaboration d’État du régime de Vichy livre aux Allemands d’abord les Juifs étrangers, ensuite publie les décrets antisémites, emprisonne les opposants politiques, parlementaires compris. L’espoir est mince de pouvoir se relever mais le général qui a été entre-temps déchu de la nationalité française et condamné à mort par contumace, y croit et finit par entraîner dans son sillage des militaires, des officiers prêts à rassembler des hommes et des armes pour continuer le combat, des citoyens français qui le rejoignent à Londres, de tous âges et tout milieu, malgré leurs dissensions politiques que Jean Moulin (Félix Kysyl), chef de la Résistance intérieure, va rassembler non sans mal dans le Conseil de la Résistance. Et même les pêcheurs bretons de l’île de Sein viendront lui apporter leur soutien en Angleterre. Plus tard, c’est une grande partie de l’Empire colonial français qui le rejoindra dans son combat.

Une première grande bataille décisive

La bataille de Bir-Hakeim (Libye italienne) du 26 mai au 11 juin 1942 avec son chef, le général Pierre Kœning (Benoît Magimel) de la 13e demi-brigade de la Légion Étrangère qui repousse l’avancée des troupes de l’Afrika Korps d’Erwin Rommel avec seulement 3 700 hommes contre 45 000, marque un tournant décisif dans la guerre. C’est une pure folie qui pourtant, grâce à la résistance tenace de la 1e division française libre, va permettre aux Britanniques d’échapper à l’encerclement et de préparer les positions défensives qui mèneront à une victoire stratégique lors de la bataille d’El Alamein en juillet 1942. Bir Hakeim est la première contribution militaire importante des Forces Françaises Libres (FFL) et sert à la reconnaissance politique par les alliés du Comité national français de la France combattante qui tient lieu de gouvernement en exil de 1941 à 1943.

Un officier rebelle

Le capitaine Philippe de Hautecloque (Niels Schneider), blessé à la tête lors de l’offensive allemande en Champagne, arrive à Londres en juillet 1940. Marié, père de six jeunes enfants ˗ de Gaulle lui demande par prudence de changer de nom. Il prend celui de guerre, Leclerc qu’il accolera au sien par la suite. Le général l’envoie en mission pour rallier l’Afrique Équatoriale Française à La France libre, ce qu’il réussira à l’exception du Gabon dans un premier temps.

Il se distingue dans plusieurs batailles (en Libye, à Koufra en février 1941, Le Fezzan en décembre 1942) et participe victorieusement à la campagne de Tunisie contre l’Afrika Korps avec la 8e armée britannique. Fin 1944, il libère Strasbourg, honorant Le serment de Koufra2. À la tête de la 2e Division Blindée (DB) affectée à la 3e armée américaine du général Patton, il participe au débarquement de Normandie avant de demander à libérer Paris. L’autorisation tardant à venir des Américains qui veulent garder la primeur sur l’entrée dans la capitale, il donne l’ordre à ses hommes de s’y rendre. 160 combattants dont 146 républicains espagnols, anarchistes, communistes de la Nueve, la 9e compagnie du régiment de marche du Tchad, rejoignent la 2e DB, espérant que les alliés les aideront par la suite à libérer l’Espagne de Franco. Le 24 août 1944, ils défileront sur les Champs-Élysées.

La crainte d’un second Varsovie dont les résistants avaient été massacrés par les troupes allemandes, sous l’œil de l’Armée rouge qui avait, sur ordre de Staline, laissé faire sans bouger, est dans tous les esprits. Les FFI, les FTP, les résistants, les habitants qui luttent dans les rues de Paris vont vite être à cours de munitions et dépassés.

Leclerc s’étant décrété colonel sans passer par la case lieutenant-colonel… de Gaulle le promeut général de brigade en août 1941. Il défilera à ses côtés sur les Champs-Élysées dans la capitale libérée. Il sera élevé au rang de maréchal à titre posthume comme Kœning.

Un amiral vichyste

L’amiral François Darlan (Mathieu Kassovitz), ministre de la Marine au début de la guerre, devient le chef du gouvernement de Vichy en février 1941, successeur désigné de Pétain, malgré le retour au pouvoir de Pierre Laval en avril 1942 imposé par les Allemands. Partisan de la politique collaborationniste, il rencontre deux fois Hitler, à Beauvais (25 décembre 1940) et à Berchtesgaden (11 mai 1941). Il livre aux Allemands des bases navales en Afrique du Nord et en Syrie avec de l’artillerie et des munitions.

Dès février 1942, sa politique est un échec complet au point que les Allemands rompent tout contact avec lui. Pourtant, pour Roosevelt qui se méfie des « ambitions dictatoriales » de de Gaulle, il devient le seul interlocuteur susceptible de mettre fin aux combats à Oran et au Maroc contre les alliés. Sous la pression des Américains, il prend le titre de haut-commissaire pour la France en Afrique et se résout au cessez-le-feu le 10 novembre. Les alliés lui demandent le ralliement de la flotte de Toulon, qu’il ne veut ordonner qu’en cas d’invasion de la zone Sud. Finalement, le sabordage de la flotte française intervient le 27 novembre 1942 à Toulon quand les Allemands ayant envahi la zone libre, décident de s’en emparer (Opération Lila).

C’est un changement de cap de sa part qui facilite l’entrée en guerre des Forces Françaises d’Afrique du Nord aux côtés des alliés mais que refusent les Forces Françaises Libres qui voient en Darlan la continuité étatique de son passé collaborationniste. Il ne supprime pas les lois et mesures répressives, les détenus politiques restant prisonniers. Il refuse d’abroger le statut discriminatoire des Juifs, de rétablir le décret Crémieux aboli le 7 octobre 1940, s’oppose à l’émancipation des Musulmans et maintient les lois de Vichy.

Il est assassiné le 24 décembre 1942 au Palais d’Été, siège du Haut-Commissariat de France à Alger, par un résistant.

Tiré à la courte paille

Le réalisateur a choisi étrangement de présenter Fernand Bonnier de La Chapelle (Florian Lesieur), vingt ans, qui a exécuté Darlan, comme ayant agi en « loup solitaire » alors que les travaux de chercheurs dont une historienne3, ont montré qu’il avait rejoint le Corps Franc d’Afrique sous la direction d’Henri d’Astier de La Vigerie, fervent royaliste, artisan du débarquement en Afrique du Nord. Rejetant l’armistice, il avait participé le 11 novembre 1940 à la manifestation spontanée anti-nazie des étudiants devant l’Arc de Triomphe qui avait été fortement réprimée par les Allemands et la police française. La veille de son exécution, il s’est confié à deux officiers et à un policier en disant avoir tué l’amiral car c’était un « traître », aidé par l’abbé Pierre-Marie Cordier qui lui a fourni une arme et les plans du palais.

Tiré à la courte paille avec trois autres camarades, il est choisi pour assassiner Darlan, ce qu’il accepte avec enthousiasme. Lors de ses aveux, il a mis en avant ses liens avec Henri d’Astier de La Vigerie, son frère, le général François d’Astier et le comte de Paris, pensant s’il était pris, être condamné à mort puis, gracié. Il sera fusillé le lendemain, son recours en grâce ayant été refusé par le général Giraud. Il sera réhabilité en décembre 1945, décoré de la médaille militaire, de la croix de guerre avec palme et de la médaille de la résistance, à titre posthume. D’Astier et Cordier, reconnus coupables d’avoir organisé un complot, arrêtés, seront libérés en septembre 1943 après la prise du pouvoir à Alger par le général de Gaulle.

Le camp Giraud face au camp de Gaulle

Général d’armée, Henri Giraud (Thierry Lhermitte) combat aux Pays-Bas et dans les Ardennes les troupes allemandes. Capturé en mai 1940, il est interné à la forteresse de Königstein près de Dresde, avant de s’évader en avril 1942, aidé par des amis officiers. De sa prison, il adresse des marques de sympathie à Pétain. Il lui envoie une longue note sur les causes de la défaite de la France à laquelle ont contribué à ses yeux, « la dénatalité, les congés payés, le parlementarisme, les syndicats, la faillite de l’enseignement public et la perte de la notion d’autorité »… Même si ses idées sont très proches de La Révolution Nationale de Pétain, il refuse la collaboration. Partisan de la reprise de la lutte contre l’Allemagne nazie mais sans lien avec La France libre dont il se méfie, il reçoit le soutien des Américains qui le trouvent plus malléable et moins politique que de Gaulle qui fait figure de rival pour la direction des forces alliées françaises.

Lors du débarquement en Afrique du Nord, les Américains comptent sur Giraud pour rallier les troupes vichystes, l’Armée d’Afrique qui sera placée sous son commandement. Mais, leur appui politique va toujours à Darlan, dont la mort va changer la donne. Élu par les membres vichystes du Conseil impérial, il lui succède. Des officiers, un réseau de résistants, les chefs des services secrets de Vichy rallient le camp Giraud tout en se tenant à distance des gaullistes. Sa politique d’absence de démocratisation est condamnée par une grande partie de la Résistance intérieure. Ainsi, deux camps s’affrontent qui divisent les Français.

Les Américains envoient Monnet à Alger pour négocier un accord entre les deux hommes. En juin 1943, le Comité Français de Libération Nationale (CFNL), fusion du Comité National Français et du Commandement en chef français civil et militaire, est créé et coprésidé par de Gaulle et Giraud. En quelques mois, de Gaulle marginalise Giraud au sein du CFNL et l’évince en novembre en s’affirmant comme le seul chef politique des Forces Françaises Alliées. Les FFL fusionnent avec l’Armée d’Afrique sous le commandement de Giraud qui devient l’Armée Française de la Libération forte de 1 300 000 soldats. Le 3 juin 1944, le CFNL devient le gouvernement provisoire de la République française.

Auparavant la crise de Saint-Pierre-et-Miquelon en décembre 1941 avait continué d’envenimer les relations de de Gaulle avec les Américains. Ces derniers ainsi que les Canadiens craignaient que l’archipel, sous autorité vichyste, ne devienne une base radio pour les sous-marins allemands. De Gaulle propose aux alliés d’occuper l’île à l’aide de ses forces navales libres, ce qu’ils refusent. Sans plus attendre, il ordonne à l’amiral Émile Muselier de s’emparer de l’île avec ou sans le concours des alliés. Les Américains furieux envisagent d’intervenir militairement puis renoncent, leur opinion publique étant favorable aux Français libres ainsi que les habitants de l’archipel. Saint-Pierre-et-Miquelon est l’un des premiers territoires français ralliés à La France libre.

Tentative de mise sous tutelle de la France

Le point fort du film est la séquence consacrée à l’A.M.G.O.T (Allied Military Government of Occupied Territories [Gouvernement militaire allié des territoires occupés]) créé conjointement par les États-Unis et le Royaume-Uni, afin d’administrer militairement la France ainsi que les futurs vaincus (Italie, Allemagne et Japon), après leur libération. Il sera empêché par l’action du gouvernement provisoire dirigé par de Gaulle qui en avait eu vent grâce à ses services secrets.

Il s’agissait de contrôler certains points stratégiques des territoires français. Les accords Clark-Darlan de novembre 1942 avaient pour objectif de mettre sous occupation américaine l’Empire colonial français, une occupation militaire par des généraux américains et britanniques pour six mois-un an, le temps d’organiser des élections et une nouvelle forme de gouvernement en France. Des billets, sous forme de francs, avaient été imprimés par la Réserve fédérale des États-Unis, qualifiés de « monnaie de singe » par les résistants et distribués dès le débarquement en Normandie.

La France aurait été mise sous tutelle administrative et militaire, dépendante d’officiers qui auraient remplacé les maires. De Gaulle s’y est opposé fermement en mettant un terme au plan du 4 au 14 juin 1944 : les préfets de Vichy ont été remplacés par des commissaires de la République dotés de la légitimité de la Résistance. Les Britanniques ont fini par s’y opposer, Churchill ayant reconnu de Gaulle comme le chef de la France depuis juillet 1940. L’occupation anglo-saxonne n’a pas eu lieu. Le retrait de la France de l’OTAN par de Gaulle en 1966 finira de mettre à distance l’ami américain…

Qui a jamais entendu parler de l’A.M.G.O.T ? me concernant, certainement pas à l’école, vaguement du plan Marshall après-guerre, surtout du débarquement en Normandie avec les GI’S les « sauveurs » de la France, même s’il ne s’agit de remettre en question leur contribution, très peu des forces armées soviétiques, pas du tout de la manifestation des jeunes à l’Arc de Triomphe, quasiment rien sur ce que je décris plus haut, seulement quand j’ai commencé à m’intéresser à cette période et lorsque j’ai participé aux travaux de l’IHTP de Paris avec des historiens-chercheurs sur les guerres au XXe siècle. Ce film en deux temps vient d’une certaine manière combler des lacunes historiques et mérite d’être vu par les jeunes notamment.

Je pense aussi à la séquence magnifique au début du deuxième opus où on voit des combattants à dos de chameau qui accompagnent au galop un convoi militaire pendant La guerre du désert. Il y aurait beaucoup à dire sur l’apport des Tirailleurs sénégalais, des unités militaires composées de Nord-africains et Africains, venant de vingt-deux pays de l’Empire, 140 000 engagés entre 1939 et 1944 qui ont participé aux combats (La Bataille de France, Bir-Hakeim, la campagne d’Italie de juillet 1943 à mai 1945, la conquête de l’île d’Elbe en juin 1944, la prise de Toulon suite au débarquement en Provence en août 1944), 24 000 hommes prisonniers et tués, dont les faits d’armes ont été quasiment oubliés.

Quelques rares femmes dans le film

C’est connu, la guerre est une affaire d’hommes. Et pourtant… les résistantes, les « héroïnes » de guerre n’ont pas manqué à l’époque. La grande majorité d’entre elles ont disparu des livres d’histoire, leur récit n’intéressant pas autant que ceux de leurs homologues masculins. Elles en sont en partie responsables, n’ayant que peu ou très tardivement témoigné : je l’ai déjà écrit4. On ne les y a pas trop incitées non plus, surtout dans les décennies d’après-guerre où il fallait retrouver une vie « normale », conforme aux attentes sociales de l’époque. Ce que l’on pouvait entendre des hommes était difficilement audible venant des femmes, une vie d’aventurière comme celle de Susan Travers (Noémie Schmidt).

Un seul personnage féminin fictif, Livia (Anamaria Vartolomei), une jeune Juive qui rejoint la Résistance aux côtés de Jean Moulin en tant qu’opératrice radio, est mis en avant dans le film. Yvonne de Gaulle est entr’aperçue comme la gardienne du foyer, soutien indéfectible de son mari mais, sans jouer aucun rôle d’importance à l’époque, ce dont je doute. Elle fait partie de ces femmes traditionnelles, dévouées à leur famille, présence discrète aux côtés de leur époux mais par pour autant effacées ni passives, qui faisaient simplement le choix de rester en retrait. La femme de Churchill apparaît furtivement, juste pour dire qu’elle trouve de Gaulle « charmant »…

Les résistantes

Les femmes occupaient au début dans la Résistance des postes essentiels mais considérés comme secondaires (ravitaillement, cuisine, entretien, dactylographie, transmission de courriers, soins infirmiers). Les opérateurs radio, l’une des missions les plus dangereuses qui soit, étaient essentiellement des hommes. Il fallait changer de lieu d’habitation en permanence, le risque d’être repéré par les voitures radiogoniométriques étant très grand. La durée de vie des « pianistes » était assez courte, peu ont survécu.

Au fur et à mesure de la guerre et des besoins grandissants, les femmes ont occupé des postes de plus en plus importants, certaines comme chefs de réseau, d’autres ont rejoint les maquis à la fin de la guerre en combattant aux côtés des hommes et pendant la libération des villes françaises. Leur contribution a été loin d’être négligeable, nombreuses ont fini dans les camps nazis ou sont mortes sous la torture. Citer leurs noms ne serviraient pas à grand-chose, la plupart d’entre elles ont disparu dans les limbes de l’histoire… Et les rares qui ont laissé une trace ont été présentées comme des saintes ou des martyres ce qu’elles n’étaient pas, seulement des femmes ordinaires confrontées à une situation certes, extraordinaire, issues de tout milieu, bourgeois comme modeste, des anonymes, engagées et convaincues de leur combat contre l’occupant, quelles que soient leurs opinions politiques.

Le SOE (Special Operations Executive), service secret britannique créé par Churchill en juillet 1940, avait une section féminine qui entraînait des femmes dans des camps en Angleterre et en Écosse, avant de les parachuter sur les territoires occupés d’Europe avec des missions de sabotages, assassinats, attentats, déraillements de convois de troupes, espionnage, renseignement, désinformation, etc. Rares sont les œuvres de fiction qui relatent leurs actions de résistance très risquées. Un film5 notamment raconte la vie sous l’Occupation en France, à partir de faits réels, de quatre femmes du SOE dont une seule, déportée, a survécu.

La Miss

Il est difficile de ne pas évoquer Susan Travers qui apparaît dans quelques séquences du premier opus pendant la bataille de Bir-Hakeim aux côtés de Kœning, dont elle était le chauffeur personnel et très vite au-delà… même si ce n’est pas précisé dans le film.

Britannique, francophone, après une jeunesse dorée sur la côte d’Azur, elle rejoint à Londres en 1940 les Forces Françaises Libres. Infirmière puis ambulancière pour être au plus près du front, elle est affectée à la 13e demi-brigade de la Légion Étrangère comme conductrice. Seule femme, elle gagne très vite le respect des légionnaires qui la surnomment La Miss. Pendant la bataille de Bir-Hakeim, elle refuse de quitter ses camarades et prend part au combat. Elle maîtrisait le maniement des armes – un ami officier lui avait appris à tirer. Elle prendra le volant de la voiture du général lors de la percée spectaculaire des lignes germano-italiennes à travers les champs de mines.

Par la suite, elle continuera le combat en Afrique du Nord, en Italie, en France et en Allemagne. Après la guerre, elle deviendra la seule femme officiellement engagée dans la Légion avec le grade d’adjudant-chef. En 1947, elle épouse un légionnaire avec qui elle aura deux fils et décide de mettre une chape de plomb sur ses années de guerre et surtout sa liaison avec Kœning, marié, dont elle ne voulait pas ruiner la carrière politique… (député, ministre de la Défense) et choisit de disparaître des mémoires de guerre.

C’est seulement à quatre-vingt-dix ans passés, une fois que « tout le monde est mort », son mari, Kœning et sa femme, qu’elle publie une autobiographie6 coécrite avec une journaliste, où elle raconte son épopée guerrière et sa liaison de plusieurs années avec Kœning. Elle est typique des femmes résistantes, héroïnes qui se sont tues au lendemain de la guerre (cf. Madeleine Riffaud), faisant oublier pour diverses raisons, leur vie d’aventurière qui cassait les codes sociaux de l’époque.

Une belle leçon d’histoire

Ce long métrage en deux films est une belle leçon d’histoire militaire et politique sur la Seconde Guerre mondiale dont nous ignorons l’essentiel, qui se résumait après-guerre et selon la volonté de de Gaulle au mythe de « la France résistante » avec seulement quelques collaborateurs ici ou là, ce que les travaux des historiens ont démenti à partir des années soixante-dix7. L’immense majorité des Français n’étaient ni résistants ni collaborateurs, seulement « attentistes », préoccupés de leur survie au quotidien à une époque de dures restrictions. Mais, il fallait oublier les souffrances de la guerre, « les années noires », reconstruire le pays, réconcilier les Français entre eux, la hantise du gouvernement étant la guerre civile, éviter les règlements de comptes (cf. les femmes tondues, les exécutions sommaires) que les tribunaux de l’Épuration ont encadrés.

Aussi, récrire en partie l’histoire en donnant une seule version, le récit à la gloire de la France résistante, en oubliant tout ce qui avait pu faire défaut et surtout le régime de collaboration de Vichy, arrangeait tout le monde, la droite gaulliste comme les communistes. De Gaulle avait pour mission de redresser la France et s’y employait assidûment, malgré les attaques de son propre camp qui ne manquaient, tandis que les gaullistes « de gauche » comme l’avait été Jean Moulin, ex radical-socialiste, compagnons de la Libération, lui restaient fidèles malgré leurs désaccords politiques.

La rupture viendra de Mai 68 qu’il n’a pas compris, une révolution culturelle, très peu politique en fin de compte quand on voit ce que sont devenus les mai-soixante-huitards… le besoin de la jeunesse de liberté, de briser les carcans sociaux de l’époque, la morale stricte qui régissait les mœurs, en s’engouffrant dans la société de consommation exportée des États-Unis, contre la censure des médias, etc.

Je n’entrerai pas dans les détails du S.A.C. (Service d’Action Civique)8 fondé en 1960 (dissout par F. Mitterrand en 1982), une organisation politique, police parallèle, issu du service d’ordre du parti Rassemblement du Peuple Français créé en 1947 par de Gaulle, censé le protéger, qui combattait avec violence les communistes, les militants syndicaux et politiques, aux nombreux assassinats politiques, attentats et exactions. Je passe sur la crise algérienne due à la guerre qui a duré plus de sept longues années et ses graves répercussions dans le pays. De Gaulle a eu l’intelligence politique de demander par référendum aux Français s’ils voulaient qu’il reste au pouvoir ou non. La suite, on la connaît…

Pour finir…

Aussi, je ne suis pas comme certains aujourd’hui, nostalgique de la période gaullienne des années cinquante-soixante, même si la situation du pays actuellement est déplorable, en étant très loin de la rigueur morale d’un couple présidentiel qui tenait à régler ses factures personnelles au trésor public, porté par des valeurs chrétiennes élevées, tout en sachant que ça ne rigolait pas trop du temps d’Yvonne de Gaulle à l’Élysée…

L’idée qu’un « homme fort » ou une « femme forte » viendrait sauver le pays n’est pas dans mon logiciel… car je trouve l’idée dangereuse. Les Français doivent se prendre en charge eux-mêmes, savoir ce qu’ils veulent pour l’avenir de leurs enfants, du pays. Aucun homme providentiel ne viendra les sauver. C’est à eux de résister, pacifiquement cela va de soi, de refuser les lois passées à coups de 49.3, par-dessus le vote de l’Assemblée Nationale devenue une simple chambre d’enregistrement ou sans qu’aucun réel débat n’ait eu lieu sur des sujets graves de société qui concernent directement les Français. Aucun pays, aucune démocratie, n’est à l’abri de la dictature. Une question lancinante vient en regardant le film : qu’aurions-nous été à cette époque, résistant, collabo ou ni l’un ni l’autre ? Que ferions-nous si un régime fasciste s’installait en France, ce qui semble en prendre l’allure ? Les restrictions de liberté d’expression, la société de surveillance et de contrôle, toujours plus importantes, nous le montrent chaque jour.

Le général de Gaulle à travers cette épopée guerrière – pour une fois, un film français sur la Seconde Guerre mondiale qui s’adresse aux Français… – appartient au passé, un homme d’un autre âge, d’une autre époque. Cela n’enlève rien à ce qu’il a accompli pendant cette sinistre période qui peut servir d’exemple mais, qui remonte à plus de quatre-vingts ans et fait désormais partie de l’histoire du XXe siècle.

La prochaine grande Bataille des Français sera celle pour la démocratie…

1 : Christopher Booker, Richard North, (2003), La grande dissimulation, Paris, éd. du Toucan, 2016.

2 : Le serment de Koufra fait par Leclerc, de ne pas déposer les armes avant d’avoir vu le drapeau français flotter sur la cathédrale de Strasbourg.

3 : Bénédicte Vergez-Chaignon, Une juvénile fureur – Bonnier de la Chapelle, l’assassin de l’amiral Darlan, Paris, Place des éditeurs, 2019.

4 : Élisabeth Campagna-Paluch, « Écrire et témoigner au féminin », in Revue hispanique Lineas n°3 ‘’Les paradigmes masculin/féminin sont-ils encore utiles ?’’, février 2014.

5 : Jean-Paul Salomé, Les Femmes de l’ombre, 2008, 1h58.

6 : Susan Travers, Wendry Holden, (2000), Tant que dure le jour, Paris, éd. Plon, 2001.

7 : Robert O. Paxton, (1972), La France de Vichy – 1940-1944, Paris, éd. du Seuil, 1973, 1997.

8 : François Audigier, Histoire du S.A.C. : la part d’ombre du gaullisme, Paris, éd. Stock, 2003 ; Histoire du SAC, les gaullistes de choc, 1958-1969, Paris, éd. Perrin, 2021.

© Bettina Flores, 21 juillet 2026.

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