Une phrase écrite en 1998 : « faire voler un avion bourré d’explosifs sur une ville américaine »

La CIA a déclassifié vendredi 71 notes quotidiennes remises à Bill Clinton puis à George W. Bush entre février 1998 et le lendemain des attentats. Elles ne révèlent pas de secret enfoui. Elles montrent autre chose : trois ans d’alertes pressantes et floues, dont une, un jour de septembre 1998, a frôlé la cible.

La phrase tient en une ligne, en bas d’une page dactylographiée, sous une classification « Top Secret » aujourd’hui barrée. Le 10 septembre 1998, dans la note de renseignement remise chaque matin au président des États-Unis, un analyste de la CIA écrit que des partisans d’Oussama ben Laden pourraient « faire voler un avion bourré d’explosifs sur une ville américaine ». Le document, intitulé Bin Ladin’s Location and Intentions, précise que l’« option préférée » du chef d’Al-Qaïda est de frapper le sol américain, à Washington.
Trois ans et un jour plus tard, quatre avions de ligne étaient détournés. Il n’y avait pas d’explosifs à bord : les pirates avaient compris que le kérosène suffisait.
Cette note figure parmi les 71 documents que la CIA a rendus publics vendredi, jour du vingt-cinquième anniversaire des attentats. L’ensemble, un peu plus de cent pages, couvre la période allant du 13 février 1998 au 12 septembre 2001. Tous sont extraits du President’s Daily Brief, le résumé de renseignement le plus sensible de l’appareil d’État américain, réservé au président et à quelques conseillers. Soixante-neuf d’entre eux n’avaient jamais été vus par le public.
« Aucune information concluante »
La tentation est grande de lire la note du 10 septembre 1998 comme une prémonition manquée. Le document lui-même invite à la prudence. Quelques lignes plus haut, le même texte reconnaît que le renseignement ne fournit « aucune information concluante » sur les intentions de Ben Laden pour ses prochaines opérations. L’hypothèse de l’avion piégé y voisine avec d’autres, sans hiérarchie ni source identifiable — les passages qui l’auraient permis restent caviardés.
Le contexte de rédaction compte aussi. Trois semaines plus tôt, le 20 août 1998, l’administration Clinton avait lancé des missiles Tomahawk sur des camps afghans et une usine soudanaise en représailles aux attentats contre les ambassades américaines de Nairobi et Dar es Salaam. Ben Laden avait survécu. Une note du 28 août constatait que son réseau de communications demeurait intact et que l’entraînement avait repris dans certains camps. Washington cherchait alors à comprendre ce qu’un homme qu’elle venait de manquer allait faire de sa survie.
La commission d’enquête bipartisane avait déjà mentionné cette hypothèse d’avion-suicide dans son rapport de 2004. Ce que l’on ignorait, c’est qu’elle avait été portée à la connaissance du président lui-même. Rien n’indique pour autant que Bill Clinton l’ait retenue, ni que quiconque, dans la chaîne, l’ait traitée autrement que comme l’une des innombrables menaces signalées chaque semaine.

Un autre document du lot, daté du 4 décembre 1998, est presque plus troublant. Son titre : Bin Ladin Preparing To Hijack US Aircraft and Other Attacks. Rédigé par le centre antiterroriste du directeur du renseignement, il décrit un projet de détournement destiné à obtenir la libération du cheikh Omar Abdel Rahman, de Ramzi Yousef et de Mohammed Sadiq Awda, tous détenus aux États-Unis.
La note rapporte qu’un responsable de la Gama’a al-Islamiyya envisageait de détourner un appareil américain « dans les deux prochaines semaines », et que deux membres d’une équipe opérationnelle avaient franchi les contrôles de sécurité lors d’un essai dans un aéroport new-yorkais. Elle signale des missiles SA-7 acheminés du Yémen vers l’Arabie saoudite, destinés à abattre un avion égyptien ou, à défaut, un appareil américain. Elle explique enfin que, dans les conversations interceptées, les mots « commerce » et « mariage » servent de noms de code pour des attentats, et qu’une cellule de Malaisie parlait d’un colis arrivé au « neuvième mois de grossesse ».
Le renseignement américain savait donc que des hommes de Ben Laden s’entraînaient au détournement. Il ajoutait, dans la même page, qu’aucun groupe directement lié à Al-Qaïda n’en avait jamais mené un.
« Les Américains peuvent désormais voir par eux-mêmes le renseignement qui a précédé cette journée tragique », a écrit le directeur de la CIA, John Ratcliffe, en annonçant sur X une publication qu’il qualifie d’« acte de transparence exceptionnelle » et de plus importante diffusion d’analyses de l’agence liées au 11-Septembre. Les briefings présidentiels restent d’ordinaire classifiés quarante à cinquante ans.
Le geste a ses limites. De larges pans des documents demeurent noircis, notamment tout ce qui pourrait identifier les sources. Et les historiens du renseignement souligneront que l’essentiel était connu : le rapport de 2004 et les travaux du Congrès avaient établi que les agences avaient multiplié les alertes sans jamais reconstituer le plan qui se tramait. Ce que la déclassification apporte, c’est la matière brute, la typographie, les tirets, les incises prudentes des analystes. La preuve, au fond, que le renseignement n’a pas failli par ignorance mais par incapacité à faire d’une intuition une décision.
Le même vendredi, les Archives nationales ont publié une autre série de documents, dont des entretiens menés entre 2002 et 2004 avec des responsables de la sécurité nationale des administrations Clinton et Bush.
Les 71 notes sont téléchargeables sur le site de la CIA, une par une ou en un seul fichier de 101 pages.
Lien avec PDF : https://www.cia.gov/static/71-PDB-9_11-Related-Collection.pdf
C’est précisément là que se trouvent les questions restées sans réponse depuis vingt-cinq ans. Pourquoi l’information sur deux futurs pirates de l’air repérés en Asie du Sud-Est en 2000 n’a-t-elle pas été transmise au FBI, alors qu’ils vivaient déjà en Californie ? Qui a jugé, à l’été 2001, que les avertissements ne justifiaient pas de mesure particulière ? Ces décisions-là ne figurent pas dans un briefing présidentiel : elles se prennent dans des réunions dont les comptes rendus, eux, restent classifiés..

Sources : documents publiés par la Central Intelligence Agency le 11 septembre 2026 ; dépêches et articles de l’Associated Press, du New York Times, de CNN, de NBC News et de The Hill du 11 septembre 2026 ; rapport de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis (2004).
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