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Un chaos organisé ?

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Manifestation du 17 octobre 2026, Paris

Les manifestations des lycéens du 17 octobre dernier ont montré les failles du gouvernement et son incurie quant au droit de manifester dans ce pays.

800 000 à 1 million de personnes ont défilé dans tout le pays d’après les organisations syndicales, les autorités en attendaient 200 000… Aux élèves se sont joints les parents, les grands-parents, les étudiants, les Gilets Jaunes, des salariés, des retraités, des citoyens de tous bords, allant au-delà des revendications des jeunes pour de meilleures conditions scolaires, contre la baisse du pouvoir d’achat, l’augmentation du prix de l’essence, la dégradation des services publics, etc., toute demande légitime de Français mécontents de la politique actuelle menée par le gouvernement.

Des débordements prévisibles

Des demandes de trajets dans des grandes villes ont été refusées par les préfectures entraînant des interventions policières à l’encontre de manifestants. Les consignes ont été données de nasser les personnes dans des espaces sans issue avec le risque dangereux de panique généralisée. Des lancers de bombes lacrymogènes, de grenades de désencerclement, des tirs de LBD ont fait leur lot de blessés graves, des jeunes qui se sont trouvés malheureusement au mauvais endroit au mauvais moment. Des enquêtes sont ouvertes pour faire le jour sur ces tirs qui ont entraîné des mutilations.

D’une manifestation largement pacifique aux revendications légitimes, en quelques heures un chaos total s’en est suivi avec des pillages, incendies, destructions de vitrines de magasins, menés par de petits groupes très mobiles rejoints par des opportunistes. Le samedi 24, dans l’ensemble les manifestations se sont passées dans le calme, perturbées en fin de parcours et de journée toujours par des agitateurs violents. Deux jeunes ont été grièvement blessés par des grenades.

Les Black Blocs s’invitent dans la manifestation

Sans surprise comme on a déjà pu le voir par le passé, les Black Blocs se sont invités dans les manifestations. Ils ont déferlé en cassant, incitant au pillage, orchestrant le plus grand désordre, armés de marteaux et de mortiers. Ils sont pourtant parfaitement connus des services de police, fichés, reconnaissables dans les manifestations à leur tenue noire, le visage entièrement couvert. Des vidéos les montrent en train d’opérer en toute impunité puis, disparaître en quelques minutes, très au fait des pratiques pour ne pas se faire prendre. Ils sont pourtant traçables via leur téléphone portable. La procureur de Paris a indiqué le lendemain que la majorité des gardés-à-vue sont inconnus des services de police et ne font pas partie de ce que l’on appelle (abusivement) « l’ultra gauche », n’appartenant à aucun mouvement politique. Certains viennent de l’étranger et écument tous les mouvements de révolte en Europe. C’est le cas en Italie actuellement. Ils n’ont aucune revendication politique, si ce n’est de casser arbitrairement et de délégitimer les manifestations pacifiques. C’est pourquoi les qualifier d’ultra gauche ou d’ultra droite pour moi n’a aucun sens. Que fait l’État pour les contenir, prévenir leur venue dans les manifestations, les arrêter ?

Une nouvelle langue

Une novlangue fleurit comme toujours pour manipuler les esprits. Les termes de « ultra gauche », « ultra droite », ne veulent rien dire comme « extrême-centre », qu’on voit de plus en plus utilisés. Ce sont des expressions fourre-tout qui ne désignent pas clairement l’adversaire politique. En refusant de les appeler par leur nom, on crée une confusion en faisant des amalgames – et c’est voulu.

Le centre, d’un point de vue sémantique est le milieu et ne peut pas être aux extrémités. D’un point de vue politique, le centre n’existe pas en France. Ceux qui s’en sont le plus rapproché étaient les radicaux-socialistes mais qui étaient des radicaux de gauche (cf. les résistants Jean Moulin et Jean Zay avant-guerre). Ils n’existent quasiment plus aujourd’hui sur l’échiquier politique français (4 000 adhérents). Le macronisme n’a rien de « centré » en termes politiques. La fable du « ni-ni », ni droite ni gauche ne correspond à rien. C’est un conservatisme idéologique allié à un ultra-libéralisme économique à l’image des républicains et une partie des démocrates américains, la  gauche au sens français n’existant pas aux États-Unis.

Quant à « ultra » de droite ou « ultra » de gauche, par ces expressions, on  refuse d’utiliser les termes d’extrême-droite et  d’extrême-gauche  qui  eux,  correspondent à  une  réalité  politique. Là encore la langue, les mots employés, sont mis au service d’un nouveau langage qui renvoie à un nouvel ordre. J’invite à lire ou relire le philologue allemand, Victor Klemperer1 et sa réflexion sur le langage totalitaire.

Des médias de grand chemin qui attisent les peurs

La gestion médiatique des événements du week-end dernier a été calamiteuse. Des images ont été passées en boucle sur les chaînes de TV qui retracent les pillages, les saccages des commerces, oubliant les revendications des manifestants aux intentions pacifiques. La violence filmée fait plus d’audimat que l’analyse objective et complète des faits. La presse officielle se fait le suppôt du pouvoir en attisant les peurs et en ciblant plus particulièrement LFI devenue un bouc-émissaire. Il ne s’agit pas de minimiser les vies de travail détruites des commerçants qui ont eu le malheur d’être attaqués par des agitateurs violents. Toute notre compassion va à leur encontre mais les faits méritent une couverture médiatique autre, professionnelle, ce qu’elle n’est plus.

780 étudiants en journalisme du CFJ, de l’ESJ Lille et du CELSA ont dénoncé la couverture du mouvement lycéen dans une tribune publiée le 16 octobre dans L’Humanité où ils écrivent « Nous ne voulons pas de ce journalisme ». Ils reprochent aux grands médias de privilégier les images de dégradations et d’affrontements au détriment des revendications des lycéens et des violences policières. Ils soutiennent les jeunes qui n’ont eu du 28 septembre au 1er octobre que 1 minute 56 consacrée à leurs revendications contre 19 minutes 26 qui allaient aux violences, près de 78 %.

La fabrique du mensonge

Mediapart dans un article du 20 octobre 2026 a titré « ‘’On nous demande d’écrire que LFI est derrière le mouvement’’ : autour du 17 octobre, la fabrique d’un bouc-émissaire ».  Un commissaire des services de renseignement affirme avoir eu pour consigne de cibler le parti de Jean-Luc Mélenchon. Des policiers réfutent les accusations envers LFI, d’être responsable des nombreux pillages et incendies de ce week-end, expliquent les journalistes.

Manuel Bompard dans une interview le 20 octobre sur France Info parle de « manipulation et de scandale d’état » et veut saisir la Cour de justice contre Laurent Nuñez, le ministre de l’Intérieur. À plusieurs reprises, Jean-Luc Mélenchon a appelé à une mobilisation pacifique, précisant que manifester est un droit constitutionnel. « À une crise politique, une réponse politique » dit-il, qui doit amener à une désescalade, une prise en compte des revendications et non pas à un pourrissement de la situation, à la destruction des médiations sociales, au chaos.

Que l’on soit d’accord ou non avec les idées de Mélenchon, qu’on approuve ou non son programme politique, n’est pas la question. De fausses accusations sont lancées qui mettent en danger le pluralisme parlementaire à la veille d’élections présidentielles. Déjà Bruno Retailleau, Marine Le Pen, appellent à interdire le parti LFI en l’accusant de tous les maux.

La faillite des fonctions régaliennes

Laurent Nuñez a reconnu « avoir perdu le contrôle du maintien de l’ordre » le 17, amenant à un fiasco sécuritaire. 2 300 personnes ont été arrêtées – ce qui est énorme – 855 rien qu’à Paris (au plus fort des Gilets Jaunes en décembre 2018, c’était 2 000). Ce sont les chiffres d’un régime autoritaire pas d’une démocratie. Des couvre-feux ont été décrétés pour les mineurs dans certains quartiers et villes, punissant collectivement les plus jeunes, alors qu’ils ne sont pas tous descendus dans la rue. Malgré l’interdiction, un défilé de l’extrême-droite aux cris « Français, réveille-toi, tu es ici chez toi » et « La rue, la France, nous appartient », s’est déroulée lundi soir à Lyon sans qu’aucune interpellation n’ait eu lieu. Une figure de l’extrême-droite et néo-nazie a été identifiée, d’après Brice Donadille2.

Pour la manifestation du 24, le nombre de policiers est passé de 10 000 à 70 000. Or, ce n’est pas qu’une question de nombre, pas uniquement en amplifiant la répression que le problème des revendications des jeunes sera réglé. Des effectifs du RAID, du GIGN et de la BRI ont été mobilisés. Les militaires de l’opération Sentinelle ont été déployés pour protéger les bâtiments publics et les sites sensibles. Les Centaure, ces chars énormes, engins de guerre, étaient de sortie à Paris le 24… renforçant l’ambiance insurrectionnelle. La fermeté la plus absolue a été décrétée par les préfectures. À Perpignan, le préfet a autorisé l’usage des LBD et ordonné l’interpellation immédiate de toute personne dissimulant son visage. Après le 17, 27 personnes ont été mises en garde-à-vue dont 9 mineurs. 5 procédures ont été classées sans suite. Les majeurs ont été condamnés à de la prison ferme et incarcérés. Sans entrer dans les détails de ces sentences très sévères, on peut s’interroger sur d’autres délits gravissimes de pédophilie, de viol, de fraude fiscale qui eux, restent largement impunis.

« Lycéens, étudiants : le crépuscule du macronisme »

C’est le titre de l’article3 de l’économiste Thomas Piketty qui explique la baisse de 20 % du budget étudiant depuis 2017, alors que le nombre d’étudiants est passé de 2,6 millions à plus de 3 millions entre 2017 et 2026. Les places en BTS et IUT sont insuffisantes et pour de plus en plus de jeunes, il n’y a « rien pour les accueillir dans le supérieur ». D’après lui, « le gâchis humain et économique est gigantesque » et « témoigne d’une idéologie profondément inégalitaire et hiérarchique du monde ». Il évoque Parcoursup « géré dans la plus grande opacité avec un algorithme incompréhensible ». Parcoursup qui était censé orienter les élèves, en pratiquant la sélection, n’a pas réduit l’échec en licence dû à des étudiants obligés de suivre une formation qui ne les intéresse pas. La réforme Blanquer avec « un choix de filières de plus en plus complexes » engendre des emplois du temps à trous. « 10 % des (enseignants) contractuels sont envoyés en poste dans les territoires les plus favorisés (Paris, Hauts-de-Seine) contre 50 % dans les départements les plus pauvres (Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne) ». De ce fait, « le salaire moyen est de 20 % plus faible dans les territoires les plus pauvres », explique toujours Thomas Piketty.

S’ajoutent évidemment les locaux vétustes,  le  non  remplacement  des  professeurs  absents, le manque d’infirmiers scolaires, de moyens financiers, etc. D’ailleurs, les lycéens eux-mêmes ont conscience de ces inégalités. Louis Le Grand à Paris a rejoint Paul Eluard à Saint-Denis… dans une convergence des revendications pour un accès équitable et juste à l’éducation.

Une réponse inappropriée

Dimanche soir dans son intervention télévisée, Emmanuel Macron a parlé de « colère et de honte » mais n’a rien dit de concret, rien proposé pour répondre aux demandes des jeunes. Il s’est quasiment posé en victime. Hier, des mesures ont été présentées mais qui ne satisfont pas les mouvements d’étudiants et de lycéens.

La manifestation de samedi 24 a été interdite à toute organisation qui n’est pas syndicale, dans un déni du droit de manifester effrayant. À Paris, la manifestation officielle de la CGT a été autorisée, le cortège du collectif étudiants Interfac et des Gilets Jaunes interdits. À Lyon, elle a été interdite dans le centre-ville, à Marseille d’abord totalement dans la ville puis, après un recours juridique, elle a été autorisée dans certaines rues comme à Paris et, à Grenoble aucun rassemblement n’était permis dans le centre-ville de jeudi à dimanche matin. D’autres villes ont imposé des restrictions ou des interdictions comme Le Mans, Besançon, Toulon, Montpellier, Perpignan, Pau, Bayonne, Charleville-Mézières, etc. C’était la seule réponse des autorités publiques.     

Seule une répression accrue avec toutes les forces de police réunies dont la BAC (Brigade Anti-Criminalité), la BRAV-M (Brigade de Répression de l’Action Violente Motorisée), a été proposée en se déployant samedi 24. En rentrant une fois de Marseille en covoiturage, j’avais eu une discussion avec une jeune policière qui me disait que la BAC n’avait rien à faire dans les manifestations, qu’elle était très mal vue pour ses actions violentes et leurs membres vraiment pas aimés dans les rangs de la police car ils en donnent une très mauvaise image, sachant qu’ils opèrent le plus souvent en civil. Les policiers doivent garder leur sang-froid, ne pas basculer dans une répression aveugle, faire leur travail qui est d’encadrer les défilés et de protéger les manifestants des débordements.

Une dérive fasciste ?

    Le grand gagnant de mon point de vue de ce chaos qu’il soit organisé ou non mais qui arrange pas mal de monde, est l’extrême-droite. La récupération politique faite par Marine Le Pen et Jordan Bardella via leurs attaques incessantes contre LFI en l’accusant d’attiser les révoltes, la violence de manifestants, sans pour autant s’intéresser ou du bout des lèvres aux revendications sociales que portent les lycéens, en sont la preuve. Le RN se positionne en  tant que « parti de l’ordre ». La déclaration publique en conférence de presse de J. Bardella le 19 octobre dernier a été : « Face au chaos, la France en ordre ! », « Le travail rend libre ! » (vieux slogan qu’on préfère oublier…), évoquant une « armée du crime » ?! Il ne manque plus que : « De plusieurs régions de France, je sens s’élever depuis quelques semaines un vent mauvais » du Maréchal Pétain… (allocution radiodiffusée le 12 août 1941).

Il est évident que le tournant sécuritaire que prend le pays convient parfaitement au RN qui appuie le gouvernement dans son action (ce n’est pas nouveau). On parle même de macron-lepénisme. La peur de l’autre attisée en permanence, la demande incessante d’ordre, de toujours plus de sécurité, de répression, la xénophobie quand ce n’est pas le racisme et l’antisémitisme, la volonté d’interdire un parti, les syndicats, l’absence de démocratie, l’avènement d’une société de contrôle, tous les ingrédients sont réunis pour l’arrivée d’un pouvoir fasciste. La tentation de fermer les réseaux sociaux en fait partie. Il semblerait que l’histoire récente ait été complètement oubliée. Les médias officiels mettent en avant le RN à la moindre occasion en faisant preuve de beaucoup d’indulgence et de compréhension face à leurs idées extrémistes. D’ailleurs, la fusillade par un homme vendredi dernier à Trappes en région parisienne qui a tué dans la rue un jeune homme de vingt-six ans, blessé cinq personnes dont une jeune fille de douze ans grièvement, est l’expression même de cette focalisation sur les Musulmans et la haine attisée à leur égard.

La droite ne bouge pas non plus, si ce n’est pour demander également l’interdiction de LFI, ce qui est inquiétant car elle donne son aval aux Macronistes au pouvoir dans un déni de démocratie désastreux. Suite à ces événements, le président de la République aurait dû démissionner de ses fonctions et des élections anticipées être organisées. Il n’en est rien car il bénéficie de soutiens dans l’opposition comme déjà vu. Il s’accroche au pouvoir et restera jusqu’au bout, quitte à continuer d’entraîner avec lui le naufrage économique et social de la France, appuyé dans sa mission délétère par les dirigeants de l’Union Européenne.

Aussi, espérons que ces manifestations, la rue qui parle à travers la jeunesse, qui touchent plusieurs pays d’Europe aussi, soient un vrai sursaut démocratique et l’amorce d’un renouveau pour la France qui doit reprendre son pouvoir, son indépendance politique ; la France, un petit pays par sa taille, un grand pays par son histoire.

1 : Victor Klemperer, (1975), LTI, La langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, 1996.

2 : Brice Donadille, « À Lyon, des activistes d’ultra droite défilent dans la rue deux jours après les manifestations du 17 octobre », Le Monde, 20 octobre 2026.

3 : Thomas Piketty, Lycéens, étudiants : le crépuscule du macronisme, 20 octobre 2026, www.thomaspiketty.wordpress.com  

     (c) Bettina Flores, 27 octobre 2026.

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L’auteur Bettina Flores
Contributeur de la Tribune Populaire. Tous ses articles

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