La Voix d’Einstein contre la Haine, Le Plaidoyer Oublié pour une Terre de Paix


Einstein, Un Portrait Inattendu

Albert Einstein, ce géant de la physique dont le nom résonne encore dans les esprits de tous, est souvent réduit à l’image d’un savant génial mais distant. Pourtant, derrière cette figure publique se cachait un homme profondément engagé sur des questions morales qui, aujourd’hui, semblent plus pertinentes que jamais : la justice, l’égalité, et surtout, la manière dont les peuples peuvent coexister sans domination ni exclusion.

Ce qui frappe en examinant sa pensée sur le conflit israélo-palestinien n’est pas son opposition à Israël, qu’il a d’ailleurs accepté comme fait accompli après 1948, mais plutôt la manière dont il a toujours refusé de réduire ce pays à une simple question de frontières ou d’exclusivité nationale.

L’objectif de cet article est de vous montrer qu’en réalité, ce que les militants pro-palestiniens réclament aujourd’hui, à savoir un État binational, la fin des exclusions et une paix fondée sur l’égalité des droits, fut précisément la position défendue dès les années 1940 par les sionistes humanistes juifs les plus respectés de leur génération, Albert Einstein en tête. Redécouvrir cette convergence oubliée, c’est peut-être offrir aux opinions extrêmes d’aujourd’hui une occasion de se reconnaître dans une voix juive que personne ne peut soupçonner de haine.


Entre Sionisme et Universalisme

Pour comprendre Einstein, il faut d’abord saisir sa distinction fondamentale entre sionisme culturel et sionisme politique. Il n’a jamais été un partisan du projet étatique exclusif qui caractérise aujourd’hui l’idéologie sioniste dominante en Israël. Au contraire, son engagement pour le foyer national juif était profondément humaniste : il voyait dans la Palestine une terre de renaissance culturelle, un refuge contre les persécutions européennes, mais toujours dans un cadre où la coopération avec les Arabes serait égale et pacifique.

Le concept de « Sionisme politique » a été fondé principalement par Theodor Herzl (1860-1904), journaliste autrichien, avec son livre Der Judenstaat (« L’État des Juifs », 1896). De nombreuses sources (biographies, analyses) le décrivent explicitement comme athée ou « ne croyant pas en Dieu ».
Herzl voit le sionisme comme une solution politique et urgente au problème des Juifs : l’antisémitisme est vu comme permanent et insoluble en Europe. La réponse est la création d’un État juif souverain, reconnu internationalement, avec des institutions étatiques (gouvernement, armée, diplomatie).
L’objectif principal serait de sauver les Juifs physiquement en leur donnant un refuge national normalisé, sur le modèle des États-nations européens du XIXe siècle. C’est ce concept que l’on appelle communément aujourd’hui « sionisme ».

Le concept de « sionisme culturel » (aussi appelé sionisme spirituel ou sionisme culturel/spirituel) a été principalement défendu par Ahad Ha’am (Asher Ginsberg, 1856-1927), penseur juif russe.
Ahad Ha’am critique Herzl car il pense que créer un État juif sans d’abord revivifier la culture juive risque de produire « un État de Juifs » (un État peuplé de Juifs) plutôt qu’« un État juif » (un État porteur d’une identité et d’une culture juive authentique).
La priorité est de créer en Palestine un centre spirituel et culturel pour tout le peuple juif (y compris la diaspora), qui revitalise la langue hébraïque, la littérature, l’éducation, les arts et les valeurs morales juives. La renaissance culturelle doit précéder ou accompagner l’action politique. Ha’am semblait ainsi d’abord vouloir revivifier la culture juive avant de songer à créer un état juif contrairement à Herzl.

Einstein semblait enthousiaste à l’idée de renforcer la culture juive au sein d’un pays hôte où ils vivraient d’égal à égal avec les palestiniens comme l’imagine Ha’am, cependant il ne semblait pas intéressé par la création d’un état-nation juif à court, moyen ou long terme.

Son discours de 1938 à New York reste l’un des textes les plus lucides jamais prononcés sur ce conflit :

« Je préférerais de loin voir un accord raisonnable avec les Arabes sur la base d’un vivre-ensemble en paix plutôt que la création d’un État juif. Ma conscience de la nature essentielle du judaïsme résiste à l’idée d’un État juif avec des frontières, une armée et un pouvoir temporel, si modeste soit-il. J’ai peur des dommages intérieurs que le judaïsme subira – surtout du développement d’un nationalisme étroit au sein de nos propres rangs. »

Albert Einstein, Discours de 1938, « Our Debt to Zionism »

« Je suis partisan du développement de la Palestine comme Foyer national juif, mais non comme un État distinct. […] Ce que nous pouvons et devons exiger, c’est un statut binational assuré en Palestine, accompagné d’une immigration libre. Si nous réclamons plus que cela, nous porterons préjudice à notre propre cause. »

Lettre d’Einstein du 21 janvier 1946 à Henry J. Factor

Einstein craignait explicitement ce qu’il appelait le « nationalisme étroit », cette idéologie qui réduit les peuples à des catégories exclusives, où l’un doit dominer l’autre. Il voyait dans cela non seulement un danger pour la paix régionale, mais une corruption de l’essence même du judaïsme — sa dimension spirituelle et universaliste.

On pourrait ainsi résumer sa position à « foyer juif oui, État juif non ».

Ce qu’il rejetait farouchement était donc le sionisme politique étatiste : un État juif souverain avec frontières, armée et pouvoir temporel exclusif. Il préférait un État binational (juif-arabe) égalitaire, basé sur la coexistence pacifique. Ce n’est donc pas de l’antisionisme (qui rejette tout foyer national juif en Palestine), mais un sionisme humaniste et non-nationaliste.

Après la mort de Chaim Weizmann, David Ben-Gourion et Abba Eban lui proposent la présidence (poste honorifique, le pouvoir est au premier ministre). Einstein refuse poliment dans une lettre du 18 novembre 1952 :

« Je suis profondément touché par l’offre de notre État d’Israël, et à la fois attristé et honteux de ne pouvoir l’accepter. Toute ma vie, je me suis occupé de questions objectives, c’est pourquoi je manque à la fois de l’aptitude naturelle et de l’expérience nécessaires pour traiter convenablement avec les gens et pour exercer des fonctions officielles. […] mon lien avec le peuple juif est devenu le plus fort de mes attachements humains. »

Cependant, en privé à sa belle-fille Margot, il aurait confié :

« Si j’étais président, il me faudrait un jour dire au peuple israélien des choses qu’il n’aimerait pas entendre. ».


La Vision d’Exclusion de Netanyahou

En contraste frappant avec cette vision humaniste se trouve l’idéologie qui a façonné Israël (pendant près de 18 ans maintenant) sous la direction de Benjamin Netanyahu et son parti, le Likoud. Cette idéologie repose sur plusieurs piliers qu’Einstein aurait trouvés profondément incompatibles avec ses valeurs fondamentales :

Premièrement, l’expansion des colonies. Alors qu’Einstein soutenait une immigration juive libre mais dans un cadre de coopération, les politiques israéliennes actuelles visent à consolider une présence juive exclusive sur le territoire palestinien, souvent au détriment des droits des Palestiniens. Einstein aurait probablement vu cela comme une répétition historique du colonialisme, la même logique qui a poussé les puissances européennes à déposséder les peuples autochtones de leurs terres. En effet, en 1927, Einstein participa au Congrès de la Ligue contre l’Impérialisme et l’Oppression coloniale (League against Imperialism) à Bruxelles dont il devint même le président honoraire.

Deuxièmement, l’approche sécuritaire et militariste. L’idée que la sécurité d’un État puisse être garantie par la domination militaire sur un peuple voisin est une conception qu’Einstein rejetait catégoriquement.

Troisièmement, l’exclusion religieuse et nationale. Le Likoud a souvent intégré une dimension religieuse dans sa politique, allant jusqu’à soutenir des lois qui restreignent les droits des non-juifs ou des juifs laïcs. Einstein, bien que pratiquant un judaïsme laïc, voyait dans le nationalisme religieux une menace pour l’universalisme qu’il chérissait.

Après avoir posé ces éléments, il est pertinent d’ajouter qu’Einstein avait co-signé une lettre ouverte au New York Times le 2 décembre 1948 (co-signée par Hannah Arendt, Sidney Hook et d’autres intellectuels juifs), dénonçant le parti Herut de Menachem Begin (futur Likoud) :

« Parmi les phénomènes politiques les plus inquiétants de notre époque figure l’émergence, dans le nouvel État d’Israël, du « Parti de la Liberté » (Tnuat Haherut), un parti politique dont l’organisation, les méthodes, la philosophie politique et l’attrait social sont étroitement apparentés à ceux des partis nazi et fasciste. (…) Au sein de la communauté juive, ils ont prêché un mélange d’ultranationalisme, de mysticisme religieux et de supériorité raciale. »

« Lorsqu’une catastrophe réelle et définitive s’abattrait sur nous en Palestine, les premiers responsables en seraient les Britanniques et les seconds responsables, les organisations terroristes constituées au sein de nos propres rangs. Je ne suis pas disposé à voir quiconque associé à ces personnes égarées et criminelles. »

Ils citent explicitement le massacre de Deir Yassin (avril 1948) comme exemple. La lettre accuse le parti de terrorisme et de méthodes fascistes et nazis. Des termes qui rappellent les militants « pro-palestiniens » d’aujourd’hui.


la Vision d’Égalité de Rima Hassan

Rima Hassan défend explicitement, depuis au moins 2023, un « État binational démocratique et laïc » (one-state solution) du Jourdain à la mer, avec « égalité des droits », « cohabitation pacifique » et liberté de mouvement. Elle dit rêver de « coexistence » entre Palestiniens et Israéliens sur un seul territoire, sans séparation. C’est très proche de ce qu’Einstein appelait de ses vœux en 1938-1946 : un accord raisonnable avec les Arabes sur la base du « vivre-ensemble en paix », plutôt qu’un État juif exclusif avec frontières et armée.

Einstein et Rima Hassan convergent également sur le rejet de la partition comme solution durable. Einstein s’était opposé à la partition en 1947, arguant que réclamer un État sur une terre où les Juifs étaient minoritaires était « insensé ». Rima Hassan partage cette analyse : elle considère la solution à deux États comme obsolète, incapable de résoudre les problèmes structurels du conflit.

La troisième convergence est l’importance accordée au dialogue et à la coopération. Einstein appelait constamment à la coopération égalitaire avec les Arabes, non pas par faiblesse mais par conviction morale que la paix ne peut s’établir que dans le respect mutuel. Rima Hassan fait de même : elle insiste sur la nécessité d’un dialogue honnête entre tous les peuples concernés.

Enfin, une convergence majeure restante et la qualification du parti qu’est le Likoud de fasciste et apparenté étroitement au nazisme comme on l’a vu précédemment. Cela est vraiment caractéristique des militants « pro-palestiniens » d’aujourd’hui. Et cela peut même surprendre que de tels propos puissent venir d’une personnalité juive aussi influente qu’Einstein dès les tout débuts du conflit israélo-palestinien.


Il reste biensûre des différences notables qu’il faut reconnaître pour rester fidèle à l’histoire :

Einstein était un sioniste culturel, il partait du droit des Juifs persécutés à un refuge culturel sur leur terre ancestrale et du droit des Arabes à l’égalité. Il était sioniste mais anti-étatiste. Cependant après l’officialisation de la création de l’état israélien, Einstein s’en est réjouit tout en nuançant son propos :

« Cette période est l’accomplissement de nos rêves », mais il regrette que « nous ayons été contraints, par les adversités de notre situation, à affirmer nos droits par la force des armes ». Il espère que « la sagesse et la modération dont les dirigeants du nouvel État ont fait preuve » mèneront à « une coopération et un respect mutuel » avec les Arabes.

Albert Einstein dans une lettre à l’Université hébraïque en 1949

Rima Hassan (et la plupart des militants one-state actuels) part du tort historique fait aux Palestiniens par le sionisme politique et voit dans un État unique la fin de la domination coloniale. Elle est anti-sioniste tout en acceptant la présence juive sur un pied d’égalité.

Ainsi, Einstein acceptait Israël comme fait accompli en 1948 alors que Rima Hassan considère la création de l’État israélien comme une Nakba — une catastrophe pour les Palestiniens. Cette différence est fondamentale et reflète leur position respective par rapport à l’Histoire du conflit.


Malgré ces différences, ce qui compte vraiment dans l’évaluation d’Einstein n’est pas ses positions historiques mais son éthique politique : la conviction que les peuples peuvent coexister sans domination, que la justice doit être universelle et non exclusive, que la paix ne peut s’établir que par le respect mutuel.

C’est précisément cette éthique qui rapproche aujourd’hui Einstein des militants pro-palestiniens bien plus que des partisans du Likoud.


Une Voix pour Notre Temps

En écrivant ces lignes, je me demande ce qu’Einstein aurait pensé de notre époque. Il aurait probablement été déçu par les développements politiques en Israël — la colonisation continue, les violences incessantes, l’incapacité des leaders à trouver une solution juste. Mais il aurait aussi trouvé réconfort dans le fait que sa vision d’une coexistence égalitaire n’est pas morte ; elle vit encore chez ceux qui refusent de se résigner au statu quo.

Einstein nous rappelle que la sagesse politique ne vient pas des frontières ou des armées, mais de la capacité à voir l’autre comme un être humain digne de respect. C’est une leçon que Netanyahu et son électorat semblent avoir oubliée ; c’est une leçon que Rima Hassan et d’autres militants continuent de porter. Et peut-être, dans cette proximité, trouvons-nous une voie vers la paix que nous cherchons tous.

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